Slow de Darius Clark Monroe

Fiction, 2011, États-Unis

Le court-métrage « Slow » n’est pas, à proprement parler, un film gay. Et tant mieux. Réalisé par Darius Clark Monroe en 2011, il ne fait pas du désir homophile l’occasion d’une chronique généraliste aux accents tragiques mais plutôt le tremplin d’une critique politique touchant à la condition sociale des afro-américains. Mais peut-être serait-ce là enfermer le film dans une visée qu’il n’a pas. Faisons un pas en arrière en décrivant l’action préliminaire : un homme est dans sa cuisine en train de préparer le dîner. Les tâtonnements qui dirigent ses gestes, la fixité de son visage (souvent filmé de profil) et l’absence de fluidité du regard, nous indiquent que l’homme ne voit pas; il est aveugle. Une tension naît lorsque quelqu’un s’engouffre par la porte d’entrée de l’appartement; sans ménagement, un homme à la musculature saillante s’engouffre dans la cuisine. À partir cette situation de base intrigante, on est en droit d’attendre une suite rugueuse et puissante. Et on ne sera pas déçu.

Huis clos assumé et râpeux, « Slow » filme cette rencontre en tentant de retirer toute l’improbabilité qui aurait pu en émaner. Au contraire, par la radicalité de la mise en scène, investissant des plans longs, laissant aux acteurs la tâche d’exhumer une étrangeté reconnaissable à travers un palpable tension amoureuse, le film invente un espace de réalité et se tourne vers une problématique morale; la question est moins de savoir si les deux hommes vont partager sexuellement leurs sentiments (le film s’ingénie à bafouer ce stéréotype) que de voir ce qui interrompt le lien lui-même. Car si le voyeur (au sens qu’il voit son amant sans que ce dernier ne puisse le faire) se dénude littéralement assez vite, la pudeur de l’aveugle semble le retenir dans l’attente froide du dîner amoureux. Son silence revêt l’aveuglement d’une violence sourde, presque insoutenable. Du fait de ne pas voir découlerait-il ici une résistance existentielle ? Ou plutôt la question est-elle : sa déficience oculaire est-elle respectée par l’amant voyant ? En fait, son aveuglement ne serait-il pas plus clairvoyant que l’élan impulsif, voire compulsif, de l’amant ?

Dépassant le flou érotisant pour montrer la brutalité nette d’une relation bancale, le dialogue physique offert par « Slow » brise ainsi toutes les attentes. Ne tombant pas dans le cliché de la rencontre interéthnique (les deux hommes sont de peau noire), ni dans celui de l’escapade sexuelle à sens unique (ce à quoi « Grindr » voudrait soustraire tout rapport), il dresse le portrait d’une résistance et d’une volonté contre la consommation et la normalité. C’est l’éventualité d’un regard que l’on croit impossible, qui lentement s’élabore à travers l’asymétrie et la frustration, et dont le dernier plan donne une présence épaisse. Une perspective qui interroge. Et qui pose au spectateur une question rarement évoquée : quel est le sens de ce refus sexuel sinon l’étrange signe d’une éthique devenue angoissante ? Que filmer l’homosexualité, au centre de laquelle deux corps se cherchent — et ne se trouvent pas toujours, nous surprenne encore.

Mathieu Lericq

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