Carlye Archibeque : “Un film parfait, ce n’est pas forcément un genre, un drame ou une comédie. C’est un univers entier, complet.”

« See, meet and interact. The people behind the pixels ». Cette formule esquisse les contours du Siggraph, acronyme de Special interest Group in Graphics, un séminaire américain annuel sur l’infographie, apparu pour la première fois en 1974. Intégré à l’événement, le Computer Animation Festival couvre le plus sophistiqué de l’image numérique mondiale et offre plusieurs prix dont le très convoité Best in Show Award. Courte rencontre avec Carlye Archibeque, Présidente et productrice du Festival.

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Le Siggraph a 36 ans. Comment a-t-il vu le jour ?

Dans les années 60, les images de synthèse (computer graphics/CG) commençaient à être de plus en plus utilisées, à un point tel que les universités ont envisagé d’intégrer des laboratoires d’infographie dans leurs départements d’ingénierie. En 1967, quelques professeurs d’université ont lancé une pétition à l’attention de l’Association for Computing Machinery (ACM) qui comprenait des ingénieurs. Le but était d’établir un sous-groupe pour les professionnels du graphique pour qu’ils aient la possibilité de s’exprimer, d’être entendus et de partager leur travail et leurs théories, afin de faire évoluer la profession. Cette pétition a été approuvée, et la première conférence Siggraph a eu lieu en 1974 et l’année suivante, le festival a été lancé. A l’époque, le festival était un grand mot, c’étaient plutôt des projections très informelles. Depuis, le Siggraph est devenu une organisation reconnue. Ce qui est fascinant, c’est que le projet est né de professeurs qui enseignent encore et que les pionniers de cette initiative sont encore vivants. Je fais régulièrement des interviews d’eux, dans le but d’archiver ces informations. Ce qui est marrant, c’est qu’on considérait autrefois les gens de ce milieu comme des « nerds » ou des « geeks ». Je crois qu’on a réussi à faire changer des choses. Maintenant, ils sont perçus dans un sens positif.

Vous recevez chaque année énormément de films. Quels sont les critères cruciaux pour être retenus au Siggraph ?

Les studios sont toujours à la recherche d’un pitch ou d’une idée qui plairait à un maximum de gens. Le problème, c’est qu’un critère pareil nuit parfois à l’histoire. Pour moi, c’est l’audace qui prime. Il ne faut pas forcément quelque chose d’inouï car ça devient très difficile de trouver un sujet qui n’a jamais été traité avant, mais ce qui est intéressant, c’est de raconter les choses d’une autre manière. Outre l’histoire, ce qui importe, ce sont les émotions et le divertissement. Le cinéaste doit en effet être capable de traduire et de partager la joie de son histoire à travers son film. Alors effectivement, nous recevons beaucoup de films, mais certains cinéastes n’osent pas nous envoyer leurs films, parce qu’ils estiment qu’ils ne sont pas assez bons pour le Siggraph. Évidemment, certains titres sont très vite éliminés mais ce n’est pas parce qu’un film est simple qu’il n’est pas bon. Et puis, de toute façon, l’inscription est gratuite donc on ne perd rien à essayer !

Comment s’opère la présélection ?

Les deux dernières années, les 1.000 films que nous avons reçus ont été départagés par un jury de présélection qui a travaillé de 07h30 à 21h pendant quatre jours et qui était plutôt épuisé à la fin ! Cette fois-ci, notre équipe de production s’est réunie pour éliminer plein de films dans un premier temps. Le nombre a été réduit à 350. Moi, je ne fais pas partie du jury, mais je participe à la sélection, ce qui est déjà une manière de voter. On a une règle, toutefois : les membres du jury ne se parlent pas pendant la sélection mais seulement pendant les pauses afin de ne pas s’influencer.

Peux-tu me parler de tes goûts ? D’un film en particulier que tu as beaucoup aimé ?

L’année passée, « Oktapodi » était pour moi un film tout à fait parfait. Un film parfait, ce n’est pas forcément un genre, un drame ou une comédie. C’est un univers entier, complet. « Oktapodi » était complet. Les personnages étaient fascinants et fidèles à leur nature. Le vilain était très méchant, et les pieuvres étaient vraiment mignonnes ! J’aimais beaucoup la palette de couleurs utilisée. Ceci dit, j’aime le noir et blanc aussi.

Quels sont les prix remis au Siggraph ?

Il y a quatre prix proprement dit, avec chaque fois trois nominations et un gagnant. Seul le Best of Show est un vrai prix, les autres sont plutôt des mentions, et des honneurs. En fait, pour le Best of Show, le jury vote autrement que pour les autres catégories. Un comité visionne les films et en choisit dix, puis un autre comité plus réduit vote pour cinq films. Le prix offre au lauréat une nomination à l’Oscar du film d’animation. Ainsi, cette année, « French Roast » de Fabrice O. Joubert, lauréat de ce prix, était en lice pour l’Oscar.

Le Siggraph ne met en avant que les court métrages et les films d’écoles. Serait-ce possible d’envisager aussi une compétition pour des longs métrages ?

On essaie d’avoir aussi des longs métrages et de les programmer en ouverture. Cette année, on a montré « Coraline » en 3D. Le problème, c’est que ça demande du temps et de l’énergie, et que le Siggraph est une conférence technique dont le côté artistique est très récent. Il y a deux ans, c’était encore une culture digitale fermée. Les studios et les maisons de productions ne comprennent pas toujours ce qu’on fait. C’est très difficile de les convaincre de nous refiler des films, et ça prend du temps pour créer des liens de confiance avec eux. La plupart de ces films sont des blockbusters de l’été, et le Siggraph a lieu en juillet-août. Personne ne veut nous refiler les sorties de l’été parce que c’est trop tôt. Et personne ne nous donne les films prévus pour novembre-décembre parce que ça gâche leur sortie. C’est compliqué, mais on persiste quand même !

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : la critique de « French Roast »

Le site du Siggraph : www.siggraph.org

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