Hidden in Frame de Anna Sarukhanova

L’intime à l’épreuve du cadre

Hidden in Frame, littéralement « caché-e dans le cadre », c’est le titre du court-métrage de la talentueuse Anna Sarukhanova, sélectionné dernièrement en compétition officielle au Cinemed, qui explore les secrets d’une famille géorgienne sur fond de manifestations politiques. Le nom intrigue autant qu’il fascine. De quel cadre parle-t-on ? Du cadre familial, de celui, plus vaste, du politique, ou encore de ces cadres photographiques accrochés aux murs d’une maison, témoins silencieux d’une histoire intime ? Le film joue précisément de cette ambiguïté. Il raconte un retour singulier : celui d’une jeune fille à Tbilissi, venue ranger la maison de sa grand-mère récemment décédée. Mais derrière les objets familiers, une étrange découverte vient bouleverser ce qui semblait n’être qu’une simple visite.

Le film s’ouvre dans une atmosphère flottante. La personnage principale, Nata, arrive dans la rue, pénètre dans la maison et découvre peu à peu les traces d’une présence : une tasse de café vide, des bagues abandonnées sur une table… Autant de détails qui, par leur banalité même, deviennent inquiétants. Quelque chose ne semble pas à sa place. Elle appelle son père pour lui faire part de ses inquiétudes. Celui-ci la rassure, presque distraitement : son « papillon », comme il la surnomme affectueusement, doit apprendre à se débrouiller seule. Le doute s’installe chez le spectateur. À mesure que le soir tombe, l’espace domestique se transforme.

Dehors, une manifestation se poursuit dans les rues de Tbilissi. À travers la fenêtre, les silhouettes se succèdent, parfois accompagnées du drapeau géorgien. Le reflet de la vitre superpose alors deux espaces : celui de la rue, traversé par la contestation, et celui de l’appartement, figé dans une immobilité presque irréelle, où la jeune fille, assise sur son canapé, regarde au loin – cachée dans le cadre. Elle semble à la fois happée par ce qui se déroule à l’extérieur et incapable de s’y inscrire. Le monde politique s’invite dans le cadre, mais elle demeure à distance, comme suspendue entre deux réalités. Le silence ne signifie pas l’absence de tension : il en devient le principal vecteur.

Le cadre, déjà, raconte quelque chose. Au bout de la troisième minute, le film bascule et emprunte les codes du mini-film d’horreur. Sur le balcon, Nata entend une sonnerie de téléphone. Elle consulte le sien : ce n’est pas lui qui sonne. Intriguée, elle pénètre lentement dans la maison. La progression est presque inquiétante, comme si chaque pièce dissimulait une menace. C’est alors qu’elle découvre une autre jeune fille, prénommée Tiko.

Cette dernière prétend connaître leur grand-mère. Elle lui montre des photographies des manifestations récentes, révélant qu’elle est recherchée par la police. L’intruse n’en est donc pas tout à fait une : elle appartient à une autre réalité, celle de la contestation, du danger et de l’engagement politique. Nata accepte finalement de la laisser rester un peu plus longtemps. Mais cette cohabitation ne tarde pas à faire surgir les tensions.

À l’écran comme dans la salle, le malaise grandit. Tandis que Tiko part en manifestation, Nata fouille dans ses affaires. Elle découvre une photographie de famille dissimulée, puis réclame sèchement à Tiko le bracelet de sa grand-mère qu’elle porte au poignet. Les gestes se font plus brusques, les regards plus méfiants. Les objets, jusque-là anodins, deviennent les indices d’une histoire qui échappe au spectateur.

La maison se transforme en territoire de confrontation. Ce qui semblait relever d’une simple découverte prend peu à peu la forme d’un conflit intime, nourri par les secrets et les non-dits. C’est au détour d’un deuxième coup de fil que le film livre sa révélation. Allongée sur le lit, Tiko appelle quelqu’un qui, à son tour, la surnomme « papillon ». Le même mot que le père utilisait pour désigner la première jeune fille. Le lien apparaît alors : elles sont sœurs.

La révélation recompose rétrospectivement le film. Les gestes, les silences, les tensions prennent un autre sens. Ce qui semblait être une confrontation entre deux inconnues devient une rencontre entre deux sœurs que tout semble opposer, et qui doivent pourtant apprendre à partager un même espace, une même histoire, un même héritage.

Le choix d’Anna Sarukhanova de confier les rôles à deux véritables sœurs, Tina et Taisa Eradze, renforce encore cette impression de familiarité troublante. Leurs ressemblances physiques, autant que leurs différences, participent à l’étrangeté du récit. Elles semblent appartenir au même monde tout en évoluant dans des univers distincts.

Car Hidden in Frame ne raconte pas seulement une histoire de famille. Il met en scène deux manières d’habiter le monde, deux rapports au passé et au présent. L’une demeure dans l’espace domestique, confrontée aux traces laissées par la grand-mère ; l’autre s’inscrit dans l’espace politique, au cœur des manifestations qui agitent Tbilissi. Pourtant, aucune frontière ne semble véritablement étanche.

Le cadre devient alors un véritable dispositif narratif. Il enferme, dissimule, révèle. La protagoniste semble parfois hors du cadre, parfois enfermée à l’intérieur, comme si sa place dans cette famille et dans cette histoire restait à définir. Les photographies cachées, les reflets de la fenêtre et les silhouettes de la manifestation composent un jeu subtil entre ce qui est visible et ce qui demeure invisible.
Le choix de l’appartement dans lequel le film a été tourné revêt par ailleurs également une dimension politique, comme l’explique la réalisatrice lors de notre entretien (à venir). Situé dans le centre de Tbilissi, ce type de bâtiment ancien est aujourd’hui menacé de dégradation, faute de soutien des pouvoirs publics pour sa rénovation. Loin de constituer un simple décor, l’appartement devient ainsi le témoin silencieux d’une autre forme de fragilité : celle d’un patrimoine architectural et d’une mémoire collective que l’inaction gouvernementale contribue à mettre en péril. La maison de la grand-mère n’est alors pas seulement le réceptacle d’une histoire familiale ; elle incarne aussi un héritage menacé, dont les jeunes filles deviennent, à leur manière, les dépositaires.

À travers cette chronique intime et politique, la réalisatrice compose un film délicat, mystérieux et profondément ancré dans son époque. Porté par le scénario bien ficelé de la réalisatrice et de son amie scénariste Thea Steimer Thorson, le récit donne aux silences autant de poids qu’aux paroles, transforme les objets en preuves et interroge la complexité des liens du sang. Entre huis clos familial et chronique d’un pays en mouvement, Hidden in Frame explore avec subtilité ce qui se cache derrière les images, les silences et les histoires familiales.

Amel Argoud

Article à paraître : l’interview de la réalisatrice

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