Il faisait bon vivre pour le court-métrage à San Sebastián, mis à l’honneur dans plusieurs sélections. Trois films se sont démarqués et dialoguent entre eux par leur dispositif formel innovant et leur thématique : le corps. Chez Radu Jude et Adrian Cioflâncă, c’est celui qui est photographié, celui que l’on voit, celui qui est vu. Un court-métrage qui, comme l’écrivait Foucault, montre comment le pouvoir s’exerce avant tout sur le corps que l’on regarde. Axel Cheb Terrab poursuit la veine burlesque des deux cinéastes mais en insufflant la douceur et le désir, en fatiguant la chair jusqu’à l’usure pour que la séparation ne sonne pas le temps des regrets. Positions fantasques des corps que Carla Simón, en préparation de son nouveau long-métrage, projette dans la beauté et l’onde du flamenco. Des œuvres qui réinventent les possibilités du corps au cinéma, en un laps de temps suffisant pour se rappeler à notre souvenir encore longtemps.
Journal d’un photographe, Plan contraplan de Radu Jude et Adrian Cioflâncă

C’est un duo complémentaire qui est à l’origine d’un des courts les plus réflexifs vus au festival. D’un côté, le prolifique et délirant Radu Jude avec son mauvais esprit farcesque, de l’autre l’historien Adrian Cioflâncă. Ce n’est pas la première fois qu’ils travaillent ensemble, avant Plan contraplan, présenté également à la Berlinale, il y a eu The Exit of the Trains et Memories From the Eastern Front qui, déjà, mettaient l’archive photographique au centre du dispositif documentaire. Leur nouvel opus repose entièrement sur la fixité des images. Chose curieuse pour un film de cinéma qui fait du mouvement son attrait le plus singulier. Mais quel mouvement, quelle souplesse sous Ceausescu entre 1985 et 1987 ? Aucun. Simplement la raideur et l’austérité, la quiétude inquiète, le tremblement furtif. À peine le déclic qui engendrera la photographie. Le journaliste et photographe américain Edward Serotta débarque tout chevelu à Bucarest et saisit la vie sous le communisme. Sa voix sur les clichés en noir et blanc, commente et fait exister un hors-champ purement sonore. Comment les images sont-elles ce qu’elles sont ? Et puis, il y a un renversement. Une deuxième voix. On voit encore des photographies, mais une seconde personne commente. La position du voyeur se renverse. On se demandait où était le cinéma dans ce défilé d’instantanés soviétiques. Ici, bien sûr, dans cette rupture. Puisque celle-ci a un nom : c’est le champ-contrechamp, le procédé brut de mise en scène au cinéma. Plan contraplan, ou comment la vision d’un côté puis de l’autre permet le dialogue. Et par-delà, grâce au montage de ces deux champs, il y a la troisième vision, celle globale du film qui sera livrée au spectateur. Faire cinéma sans le cinéma. Faire œuvre d’art et œuvre militante sur un système qui refuse et l’un et l’autre. Ah et bien sûr, c’est Radu Jude. Donc, il y a du comique. Dans ce noir et blanc austère et ce sujet bien morne, le rire est niché dans l’absurdité d’une dictature drôle malgré elle. Alors, le cinéma politique et l’essai documentaire peuvent être aussi drôles et aussi décentrés? Très bonne nouvelle.
Les Histoires d’A., Tu Cuerpo En Mi Habitación de Axel Cheb Terrab

Les histoires d’amour finissent mal en général. C’est ce que chantait inlassablement Catherine Ringer avant de nous quitter. Oui et les histoires de désamour ? Elles finissent comment ? Axel Cheb Terrab rétorque ceci : elles se passent bien. Il renchérit par sa mise en scène douce et mordorée : elles sont belles. Tu Cuerpo En Mi Habitación, n’est pas le premier fait d’armes d’Axel Cheb Terrab, un cinéaste qui réinvente le désir et les relations amoureuses dans plusieurs courts-métrages. Il a aussi réalisé un premier long, Gala & Kiwi, autour des retrouvailles de deux femmes qui se rencontrent à nouveau et ne le feront sans doute pas une deuxième fois. Avec ce court-métrage présenté dans le cadre d’une séance consacrée à l’Academia De Cine Argentina, c’est la tension d’attraction-répulsion qui conditionne son esthétique comme son narratif. L’idée tient sur une carte postale comme celle que s’imagine la protagoniste en pensant à Paris : deux anciens amants passent du temps ensemble en sachant qu’ils ne se reverront jamais. Le cinéaste saisit donc cette infime flammèche de la passion, dans les ultimes étincelles de corps dont l’on profite une fois encore, une dernière. Le choix est excellent puisque l’on a pas le droit à une fresque amoureuse mais un condensé, ramassé, un détonateur, un vestige. Ce dernier moment pourrait avoir des airs de désespoir, d’au revoir, d’odieux adieu. Le cinéaste évite d’appesantir la tragédie des amants en prenant plutôt le pari burlesque d’un corps manipulé, désarticulé, tordu et pressé dans tous les sens. On va l’user jusqu’à la corde, comme l’on extrait jusqu’à la dernière goutte le jus d’une orange matinale. C’est un film qui ressemble d’ailleurs à un matin. Avec sa lassitude et sa lascivité, son air de début et sa volonté de fin. Drôle au possible par le projet que se donnent les deux amants et les positions et activités farfelues qui sont les leurs, Tu Cuerpo En Mi Habitación n’oublie pas d’être gracieux. Son dispositif donne le la aux plans rapprochés, réinvente l’espace intime d’une chambre, cherche la sensualité du grain de peau sous les lueurs changeantes du jour. Le cinéaste capte ainsi quelque chose d’un crépuscule de l’amour, où les corps sont encore là mais les êtres ailleurs. Bien sûr, avec les outils du cinéma : un montage alterné d’une discussion où chacun parle d’autre chose et un point magnifique, d’un visage à l’autre qui acte la séparation des amants au sein du même plan. S’il y a en effet une histoire d’Odyssée sous le patronage d’une affiche spatiale de Kubrick, c’est celle aussi d’un récit où l’on apprend à manger des glaces érotiquement. Ulysse relu par le Kamâsûtra, pourquoi pas. Mais au-delà la plaisanterie il y a ceci, le film est ceci : le comble de l’émotion se situe dans le frôlement des peaux.
Un air de famille, Flamenco de Carla Simón
Son personnage aux accents autobiographiques de Romeria était déjà confronté à de spectaculaires numéros chorégraphiés où fantômes et vivants communiaient dans le même élan. C’est au fond l’essence même du septième art : celle d’orchestrer le retour des morts. Carla Simón poursuit sa réflexion dans la perspective d’un nouveau long-métrage qui se penchera sur le flamenco. Elle va chercher dans le court-métrage la liberté, la souplesse, l’expérimentation qui vont lui permettre de travailler sur ce prochain projet. Idée très intéressante donc, qui met le format court au cœur de la genèse d’un projet ambitieux et follement attirant. Ce court présenté à Cannes dans la section « Where Talent Ignites » l’était aussi à San Sebastián dans la catégorie ICEX. Comme Romeria, Flamenco approfondit la dimension métaphysique de la danse qui prend sa source autour d’un cercueil, drapé d’un linceul. La défunte est en blanc, les vivants sont en noirs, une inversion symbolique qui appelle par ailleurs l’échange. Dialogue qui sera silencieux, seulement emporté par les gestes, la fougue des palmas et des braceos sur une musique sidérante, immémorielle, en un mot : mystique. La particularité de Flamenco est celle d’organiser une double création, puisque Carla Simón collabore avec Rocío Molina, la chorégraphe et danseuse autour de laquelle le film gravite. Elle converse avec une autre créatrice sur un niveau qui n’est pas celui du cinéma. Son travail avec elle permet ainsi d’inscrire l’œuvre au cœur d’une généalogie traditionnelle de cette danse et de ses fulgurances contemporaines. La performance éclate au beau milieu d’une séquence où l’on s’attend plutôt à ce que la gêne s’abatte, mais tout ne sera que claquements de talons et port altier tandis que l’on découvre une manière flamboyante de célébrer le passage de la vie à la mort. Le flamenco sous sa caméra devient comme la grande circulation des mouvements, des âmes et des désirs. Danse transe, flamenco aux échos, cabal sans image d’Épinal. Carla Simón a le beau geste et esquisse les prémisses d’une prochaine réalisation qui s’annonce grandiose. Olé !

