Imago de Déni Oumar Pitsaev

Comment appréhende-t-on un territoire au Cinéma ? Sur qui ou quoi mettre l’emphase ? Les personnes qui l’habitent ? La nature qui le constitue ? La langue, la nourriture, la musique ? En retournant sur sa terre natale (la frontière entre la Géorgie et la Tchétchénie) avec un rêve de bâtir une maison et une petite équipe technique, Déni Oumar Pitsaev se confronte à cette question à la fois intime et cinématographique. À l’occasion de sa sortie en DVD chez Blaq Out, Format Court vous propose une critique de ce film qui a touché en plein cœur le Festival de Cannes 2025, où il a remporté le Prix French Touch du jury de la Semaine de la Critique et l’Œil d’or du meilleur film documentaire.

«  »Imago »

Pour qui n’est pas au fait du film au moment de s’y plonger, la découverte de Imago sera sans doute un peu déroutante. Le film de Déni Oumar Pitsaev ne se revendique pas explicitement du documentaire, et pourtant il l’est bel et bien tout du long. Absence de mise en contexte ou de voix-off, montage chronologique rythmé par la parole, découpage en longs plans qui laissent respirer les personnages et l’environnement… Dans Imago, la caméra se fait le témoin de ce qu’elle capte autour d’elle. Et autour de la caméra, on trouve la Géorgie moderne. Le film est construit autour du parcours de Déni, cinéaste-personnage qui retourne sur sa terre natale pour renouer avec ses origines, où il espère commencer sa nouvelle vie sur un lopin de terre local. La mise en scène de Imago se met au service de ce dispositif de (re)découverte, chaque séquence est l’occasion pour Déni et le spectateur d’une rencontre avec un local. Les nouveaux voisins, des jeunes qui jouent au football, un cousin attaché aux traditions, un groupe d’amies qui disserte autour du thé… Imago orchestre la mosaïque humaine hétéroclite d’un territoire à l’identité cinématographique encore trop méconnue. En cela, sa force documentaire apparaît comme indéniable : le dépouillement esthétique du film permet de transformer le cadre en une fenêtre sur un espace-temps du monde qu’on voit peu représenté dans le Cinéma occidental. Déni Oumar Pitsaev capte une vérité brute des visages et des territoires qu’il filme, et cela en se débarrassant le plus possible des artifices connus du simple docu-reportage.

L’autre qualité qui se dégage de cette mise en scène très directe, c’est le rapport à l’intimité que creuse le film. Imago a pour centre de gravité son cinéaste, Déni, lancé dans sa quête in fine très intérieure de recherche d’identité. Lui, le tchétchène d’origine qui parle la langue mais a vécu la majorité de sa vie en Belgique, quelle est sa place dans ce territoire qu’il a jadis connu ? Imago creuse cette question éminemment personnelle en impliquant le spectateur dans la subjectivité de son personnage principal. De longs plans méditatifs sur les paysages de la Géorgie donnent l’espace de la contemplation et de la réflexion au spectateur. Ces plans laissent une belle part à un sentiment de solitude qui fait écho au rapport de Déni avec les siens : très solitaire, car il n’y est ni tout à fait chez lui, ni tout à fait étranger.

« Imago »

Imago travaille sans cesse le décalage entre Déni et la Géorgie et c’est souvent de cette friction que naît le cœur émotionnel qui touche dans le film. Un bel exemple : cette séquence de quasi-comédie qu’on croirait sortie d’un épisode de The Office ou d’un programme de Nathan Fielder, où Déni dévoile à sa famille les plans de sa future maison. Une habitation très (trop ?) moderne et uniquement accessible via des escaliers, ce qui provoque un malaise palpable chez les siens. Mais derrière le comique de la situation se cache en fait un nœud révélateur de ce que montre le cinéaste à travers son pèlerinage : les liens familiaux n’effacent pas le poids des traditions. « On te croira fou ! » dit son père à Déni en découvrant le projet. Un père qui a d’ailleurs bien du mal à oublier la présence de la caméra qui le suit, révélant un autre thème majeur de Imago, celui de la honte. C’est dans un face à face final amer et à fleur de peau entre Déni et son paternel que ce thème va trouver l’espace d’être exprimé. Déni aura beau tenter de s’intégrer, parler la même langue que les locaux et vouloir trouver sa place sur ce territoire qui lui est cher, il sera toujours ramené aux différences qui le séparent des siens. Il est ramené au fait de ne pas être marié ou à sa maison peu conventionnelle…

Mais Imago parvient à dresser ce constat sans jamais blâmer les autres personnages que rencontre Déni. Leurs valeurs et leurs traditions sont des piliers essentiels au vivre-ensemble de cette communauté géorgo-tchétchène et le cinéaste n’omet jamais sa place d’étranger au sein de cette société. Il joue des clichés (notamment lors d’une séquence de tir savoureuse de décalage comique) et révèle des portraits de personnages marquants, à l’image de ce cousin qui bâtit dans sa maison une pièce entière consacrée à venir s’isoler pour pleurer un coup au besoin. Imago est en définitive un beau film, même si sa construction directe et un peu rêche peut surprendre aux premiers abords. C’est un voyage touchant et à hauteur d’humain qu’il est vivement conseillé de tenter.

« Looking for Déni »

L’édition DVD de Blaq Out contient une quinzaine de minutes de scènes coupées formant une belle extension au film. Leur absence de la version finale se justifie sans doute par leur absence d’enjeux narratifs, mais on y trouve quelques plans saisissants (dont une échappée à cheval plastiquement somptueuse). Avec ceci, un court-métrage de Déni Oumar Pitsaev qui préfigure déjà les grandes lignes de Imago. Dans Looking for Déni (2018), le cinéaste part à la recherche de sa maison d’enfance au cœur des paysages enneigés du Kazakhstan. La quête d’un passé perdu, le retour au territoire des origines, la rencontre avec l’autre : Imago réside déjà dans ce court-métrage qui forme un bon accompagnement au long-métrage.

Antoine Abdul-Jalil

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