En février, il présentait au Festival de Clermont-Ferrand en compétition nationale Veuillez patienter de Solal Bouloudnine (reparti avec le Prix du public et le Prix Canal+) et en séance spéciale Baise-en-ville de Martin Jauvat. Le 15 avril, il tiendra le premier rôle dans La Petite Graine de Mathias et Colas Rifkiss. Comédien venu du théâtre, passé par la série, le court et le long métrage sans hiérarchie ni stratégie préméditée, Sébastien Chassagne revendique un rapport souple au jeu, au scénario et aux trajectoires professionnelles. De sa formation à l’ESAD à son goût pour les projets fondés sur la confiance et le doute, il revient sur ce qui, selon lui, fait réellement une rencontre de cinéma.

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Format Court : Avant de parler de courts-métrages, j’aimerais revenir sur ta formation, notamment ton passage par l’ESAD.
Sébastien Chassagne : Avant l’ESAD, j’étais au Conservatoire de Versailles avec un professeur qui s’appelait Daniel Dubreuil. J’y suis resté deux ans, puis j’ai intégré l’ESAD assez vite. J’avais tenté d’autres écoles, notamment à Asnières, mais j’ai choisi l’ESAD parce que c’était gratuit, public, et que je n’avais pas un radis. Je vivais avec le chômage que je touchais après avoir travaillé à la FNAC Saint-Lazare.
Tu faisais quoi à la FNAC ?
S.C. : Surtout des papiers cadeaux et des remboursements de livres dans les 15 jours. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’était pas du tout une porte d’entrée sur la culture, contrairement à ceux qui travaillent en librairie par exemple. Après ça, j’ai quitté mes études de lettres modernes — j’avais fait une prépa littéraire — et je suis entré à l’ESAD. C’est une école que j’ai beaucoup aimée, même si elle a énormément changé depuis.
Qu’est-ce qui la différenciait à l’époque ?
S.C. : L’ESAD est née comme un contrepoint au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Jean-Claude Cotillard, un mec brillantissime qui venait du mime, avait pour ambition d’en faire une école publique et nationale. Il en a fait une école très pluridisciplinaire, ouverte, avec des élèves qui n’attendaient rien de “l’après”. Ce n’était pas une école pour préparer le Jeune Théâtre National ou une insertion professionnelle directe. Elle a créé des troupes, des liens durables. Je travaille encore aujourd’hui avec des gens rencontrés là-bas il y a plus de vingt ans.
Tu cites le mime. Est-ce que ça t’a servi par la suite dans ton travail ?
S.C. : Non, pas particulièrement, pas autant que le masque ou le clown par exemple. Le mime, je n’en ai pas tiré grand-chose dans mon travail, même si je trouve amusant d’en avoir fait à une époque où c’était déjà ringard. Le masque et le clown, en revanche, ont été fondamentaux.
En quoi ?
S.C. : Ce sont des matrices de travail qui apprennent à laisser échapper, à ne pas vouloir contrôler ce que les autres projettent sur vous. À être en adéquation avec ça tout en proposant une pensée artistique, un protocole, un texte. Je ne dis pas que tout le monde en a besoin, mais moi, ça m’a guidé.
Ce lâcher-prise, tu le retrouves sur les tournages ?
S.C. : Quand je sors content d’un tournage, ce n’est pas forcément parce que j’ai bien joué, mais parce que j’ai été détendu, souple du début à la fin. J’aime l’idée de “laisser faire le documentaire sur soi”, comme disait Serge Daney.

« Mozeb »
Certains comédiens observent beaucoup, prennent des notes, construisent des personnages à partir du réel. Est-ce ton cas ?
S.C. : Pas du tout. Je n’ai pas la volonté d’observer, de croquer les choses. J’ai plutôt l’impression que les choses m’arrivent et que je m’en imprègne sans volonté particulière. En revanche, j’adore les exercices d’imitation, qui viennent aussi du clown. Imiter, c’est accepter d’être une réplique : donner la réplique, rendre la pareille, refaire. L’imitation comme l’improvisation, ce sont des exercices matriciels merveilleux. Dans mon parcours, je me suis rendu compte après coup que copier pouvait être intéressant. Mais au début, pas du tout.
Tu travailles sur des projets très variés. Comment as tu-construis ta propre singularité ?
S.C. : Je n’ai pas trop la main dessus. Je crois que la singularité est une conscience qui s’ignore. À un moment donné, cette singularité, c’est aussi ses défauts. C’est vraiment une arme à double tranchant. Elle crée beaucoup de rejets de la part des autres. Raphaël Quenard en est un exemple très parlant, brutal et récent. Sa singularité a longtemps, pendant 10 ans, été un handicap avant de devenir une force, quand quelqu’un s’est rendu compte que ça pouvait être intéressant. À mon niveau, je ressens ça aussi. On présume beaucoup de mon “neutre”, par exemple.
C’est-à-dire ?
S.C. : Quand j’écoute, on pense que je cogite ou que je juge, alors qu’il ne se passe rien dans ma tête. J’ai une attitude de réception et d’écoute et je me soucie peu de ce que ça renvoie, de mon apparence. J’ai beaucoup de mal à donner l’échange socialement, par exemple.
C’est vrai que quand on est comédien, on est toujours dans la représentation. Le regard des autres est très présent dans ce métier.
S.C. : C’est toujours difficile d’arriver à faire la part des choses, tu es tout le temps surveillé et puni, comme dirait Michel Foucault. Même sur les tournages, même entre les prises. On juge vite les attitudes, les vêtements, les comportements. Et souvent, on met en garde contre certaines personnes. J’ai vécu l’exact inverse avec Isabelle Adjani : on m’avait prévenu, et ça a été une expérience merveilleuse, d’un professionnalisme absolu. J’ai tourné avec elle 4 jours au tout début de ma carrière dans un film qui s’appelle Carole Matthieu de Louis-Julien Petit.
Est-ce que tu es plus détendu sur les courts-métrages ?
S.C. : Non, c’est pareil. Il n’y a pas de grande différence. Honnêtement. Un tournage, c’est un tournage, c’est la concentration. Dans tous les cas, je n’ai pas l’impression de m’économiser. À un moment donné, j’ai pu penser que je prenais des risques sur les courts-métrages. Mais si ça a été vrai, ce n’est plus le cas maintenant. Je prends des risques tout le temps, dans tous les cas de figure.

« Master of class »
J’ai le sentiment de t’avoir identifié dans Master of class de Carine May et Hakim Zouhani.
S.C. : Ah oui. Souvent, les gens m’ont identifié à la télé, avec la série Irresponsable, la plupart du temps. Ça m’a fait défaut pour le coup. On n’était pas très pris au sérieux quand on faisait de la série il y a dix ans.
Ça a changé maintenant.
S.C. : Oui, oui, ça a changé. A l’époque de la série, c’était la première fois que quelqu’un me proposait un travail de tournage. Moi, je ne faisais que du théâtre. Une fois, j’avais essayé de passer un casting. J’avais trouvé ça totalement inintéressant. Encore maintenant, je doute très profondément de la pertinence de l’exercice du casting. Je crois qu’il faut s’entourer des gens avec lesquels on a envie de travailler et que c’est déjà ça, la mise en scène. Je crois beaucoup aux rencontres. J’ai quand même tendance à travailler uniquement sur les projets où ce sont des propositions fermes, parce qu’on a envie de travailler avec moi. Et les castings, j’y vais parfois, mais je ne les ai quasiment jamais.
Pourquoi y vas-tu alors ?
S.C. : Pour voir. Au cas où, parce que j’aime bien jouer. J’y vais pour le plaisir, pour l’exercice. Ca m’amuse toujours d’avoir un public nouveau, un regard nouveau.
Au CNC, tu présides la commission des aides après réalisation aux films de courts-métrages. Qu’est-ce que tu espères identifier ?
S.C. : J’aime beaucoup cet exercice. Je n’espère rien du tout. Je suis toujours content de voir des films. Et même quand j’ai la flemme, je suis content qu’on m’oblige à regarder des films ! Ca me va très bien. Comme je suis content d’aller voir des amis au théâtre. Qu’est-ce que j’espère y trouver ? Je n’en sais bigrement rien. Je ne sais pas ce que je cherche. J’ai l’impression de pouvoir regarder un peu du coin de l’œil l’histoire globale du cinéma. Celle-ci se déroule quelque part et elle passe un peu par cette commission. On évalue les films une fois terminés, ce qui correspond parfaitement à ma vision : le film, ce n’est pas le scénario. Le scénario est une étape parmi d’autres.

À Clermont-Ferrand, tu as présenté Veuillez patienter de Solal Bouloudnine. On te retrouve souvent dans des courts de réalisateurs/comédiens qui s’essaient au court-métrage
S.C. : C’est plus agréable d’accompagner des gens qui doutent que des gens qui savent, déjà, d’une manière générale. Il y a à peu près dix ans, j’ai reçu un message de Martin [Jauvat] dans mes spams Facebook, il m’avait envoyé un scénario qui était complètement improbable, celui d’un de ses premiers films, Mozeb, complètement improbable, avec zéro budget. J’ai adoré cette audace.
Sais-tu pourquoi il t’avait contacté ?
S.C. : C’est un enfant de la télé. Il n’a pas trop la hiérarchie ou le snobisme qu’on peut avoir vis-à-vis du cinéma contre la télé et les œuvres audiovisuelles en général. La seule chose qu’il pouvait autoproduire, c’était des courts-métrages. Il avait décidé de faire du cinéma, quoi qu’il arrive et de s’acheter sa propre légitimité donc, il était obligé de passer par là.
Tu n’as pas envie d’écrire ou de réaliser ?
S.C. : Tout le monde a des scénarios sous le coude, mais je n’ai pas le temps. Je fais beaucoup de théâtre, de tournages, et j’essaie d’être un père présent pour mon fils. Et surtout, je n’ai plus cette boulimie de vouloir tout faire. J’essaie de faire une chose à la fois.
Selon toi, comment est-ce qu’on dirige bien un acteur ?
S.C. : En ne le dirigeant pas. En l’ayant bien choisi, en lui faisant confiance. En fait, il faut avoir bien fait son casting. Plus je vieillis, plus j’en suis convaincu. J’aime les projets de rencontre, pas ceux où l’on cherche à se diriger les uns les autres. Ça fonctionne rarement, ou alors c’est malsain.
Et sur Eden de Mia Hansen-Løve, ton premier tournage ?
S.C. : C’était il y a 13 ans. J’ignorais tout du cinéma. Je ne comprenais même pas comment ça marchait. Elsa Pharaon et Antoinette Boulat m’ont repéré au théâtre. Je n’avais pas d’agent. Je négociais directement avec le directeur de prod. Après, j’ai pu tourner pendant un an et demi, deux ans. Jusqu’à ce qu’Emilie Noblet me propose le pilote d’Irresponsable. Je me suis dit que je prenais ce qu’il y avait à prendre et que ça allait s’arrêter après.
Le souci, dans ce métier, c’est l’attente…
S.C. : C’est pour ça que je t’ai parlé aussi de mon école, dirigée par ce directeur brillant, Jean-Claude Cotillard On t’apprend qu’il n’y a rien à attendre de quoi que ce soit. Personne ne va venir te chercher. L’air de rien, une fois que tu t’es débarrassé de ça, tout va bien. Après, tu crées ton niveau de vie. Tu te demandes combien tu as besoin pour vivre sans être dans la merde. Il faut avoir des petits besoins quand on fait ce petit métier.
On se termine sur les petits besoins.
S.C. : Les petits besoins du petit métier.
Propos recueillis par Katia Bayer

