Marius Larrayadieu : « Avoir deux parents photographes m’a énormément inspiré »

Récemment diplômé d’un master d’anthropologie visuelle, Marius Larrayadieu, fils de photographe, est un réalisateur émergent qui s’exerce comme un auteur en quête d’aventures et qui n’hésite pas à créer des portraits et à s’exporter à l’étranger. C’est notamment le cas avec son film Là-bas, la lumière ne s’en va pas, nommé en catégorie jeune création à la dernière édition du Fipadoc et qui se dévoile comme le portrait d’une Havane crépusculaire, où la dictature a pris le pas sur tout et où les habitants émigrent en masse vers l’Europe à la recherche d’une vie meilleure, laissant derrière eux une communauté brisée qui essaie de faire vivre la culture cubaine comme elle le peut.

Format Court : Si tu devais pitcher Là-bas, la lumière ne s’en va pas, que dirais-tu ?

Marius Larrayadieu : Je dirais que c’est un film sur les gens qui partent, mais raconté à travers le point de vue de ceux qui restent. Parce que Cuba, c’est aussi environ 450 000 personnes qui partent chaque année, à cause des raisons environnementales et de la dictature.

Est-ce que c’est de ce postulat qu’est né le film ?

M.L : Non, en fait, c’est un film fait un peu par hasard. C’est né d’un rêve pour moi qui était de faire l’école du cinéma et de la télévision de Cuba, créée par Gabriel García Márquez et Fidel Castro. Quand j’ai vu qu’il y avait un stage là-bas, organisé en plus avec Jean-François Rossi et Jean Perret, le créateur de Visions du réel, j’ai saisi l’occasion pour partir trois semaines à Cuba. Une fois sur place, à l’issue de ce stage, il fallait réaliser une sorte de mini-documentaire en trois semaines. J’étais assez frustré de ne pas réussir à vraiment créer un lien avec les gens, parce qu’en trois semaines, ce n’est pas possible. D’autant plus que quand on est arrivé, c’était les premiers blackout, il y avait plusieurs jours de coupures d’électricité dans toute l’île, puis un ouragan. J’ai donc décidé de rester après ces trois semaines pour continuer le film et parler de ce moment, qui était la crise la plus forte depuis la période spéciale.

En parlant de formation, tu es passé par le master d’anthropologie visuelle à Paris Nanterre. C’était important pour toi ?

M.L : Oui, évidemment. Même si j’aime beaucoup l’anthropologie visuelle, ça t’apprend surtout à regarder, à prendre la bonne distance vis-à-vis de ton sujet, mais pas vraiment à filmer. J’avais besoin d’un contact direct avec un réalisateur, d’une transmission, de quelqu’un de déjà reconnu. J’avais envie d’apprendre concrètement le métier. Et puis, j’admire énormément le travail de Jean-François Rossi, qui m’a beaucoup inspiré et aidé à gérer le temps, le cadre et le hors-champ.

J’ai compris que ton père était photographe.

M.L : Mes deux parents le sont.

Ça a dû vraiment t’influencer dans ton travail.

M.L : C’est une influence énorme. J’ai grandi en parlant de photo, en vivant entouré des images de mes parents. Et ça m’a aidé très tôt à comprendre la lumière et le cadre. On parle beaucoup de documentaire et d’image à la maison, et ça, c’est une grande chance.

En parlant de documentaire, qu’est-ce qui t’intéresse formellement dans ce format-là ?

M.L : Dans le film, il y a une scène qui est pour moi la plus forte, celle où l’enfant qu’on suit depuis le début du film part émigrer en Europe. Je parle de cette scène parce que c’est là que, pour moi, le documentaire devient quelque chose d’incroyable. Quand cet enfant part, il demande à sa mère si la lumière, là-bas, s’éteint. Elle lui répond que non, que la lumière ne s’éteint pas en Espagne. C’est bouleversant, un enfant de sept ans résume le principe même de la migration en une seule phrase, en quelques mots. Quand tu filmes ça, tu te dis que le meilleur scénariste du monde ne pourrait jamais écrire une scène pareille. Et c’est là que le documentaire devient, pleinement, du cinéma.

On peut voir une certaine filiation avec le court métrage de Varda, Salut les Cubains. Était-ce une influence ?

M.L : Je sais que moi, je partais là-bas avec beaucoup d’influences de Rossi ou de Jean Rouch, comme j’ai pu te le dire plus tôt. Mais en termes de films tournés à Cuba, je sais que j’avais vu Soy Cuba de Mikhaîl Kalatozov et que ça m’avait particulièrement marqué.

Quelle image de Cuba et de La Havane avais-tu avant de te lancer dans ce projet ?

M.L : Un regard très naïf et très neuf. Cela étant, j’étais aussi très influencé par ma mère, parce qu’elle aussi était partie à Cuba il y a une trentaine d’années pour documenter la vie là-bas. D’ailleurs, pour l’anecdote, la famille que l’on voit au début du film, c’est la famille chez qui ma mère était partie il y a trente ans, ce qui était très émouvant.

Cuba a dû changer en trente ans.

M.L : Oui, c’est l’électrochoc que j’ai eu au début de mon aventure. Moi, je me souvenais d’un Cuba qui danse, d’un Cuba rempli de couleurs sur les photos de ma mère. Et là, j’arrive et je vois une Havane sous dictature, où tu te fais arrêter pour ce que tu filmes, un endroit où toutes les personnes te disent de ne faire confiance à personne. C’était assez perturbant.

Comment es-tu allé à la rencontre de toutes ces personnes qui composent le film ?

M.L : C’est vraiment dans la rue. Par exemple, la DJ du film, Ailé, c’est une rencontre totalement au hasard. J’ai cru que son appartement était un bar, et elle a eu la gentillesse de m’inviter chez elle, et une relation s’est créée tout de suite avec elle et son copain. En plus, j’ai vraiment essayé de faire en sorte, avec la monteuse, que ce soit très équitable par rapport à toutes ces personnes qui apparaissent et disparaissent du récit, c’est-à-dire de respecter qui elles sont et de ne jamais en mettre une plus en avant qu’une autre.

Ça rappelle un peu ce qu’a pu faire Kleber Mendonça Filho avec son film L’agent secret.

M.L : Je sais pas, je l’ai pas encore vu, ça fait des semaines que je dois aller le voir.

La barrière linguistique a-t-elle été un obstacle lors du tournage ?

M.L : Très bonne question, parce que j’avais fait un film au Mexique avant et je pensais que je parlais bien espagnol. Et je suis arrivé à Cuba et je me suis dit : « non, en fait je n’y comprends rien ». C’est très compliqué parce que les Cubains parlent très vite. On dit souvent qu’ils ont une patate chaude dans la bouche, et ils utilisent beaucoup d’expressions qui ne sont compréhensibles qu’entre eux.

Tu as réalisé un autre film, Zorro, la légende d’El Fuerte, qui prend place dans un village au Mexique. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ces territoires d’Amérique latine ?

M.L : Au départ, le film est né de cette légende comme quoi Zorro serait né dans ce petit village d’El Fuerte. Sauf qu’il y a la moitié du village qui croit que c’est vrai et l’autre moitié qui est sûre que non, et que ce n’est que du business touristique. Au départ, j’y étais allé un peu par hasard, parce que l’histoire m’amusait. Et je me suis rendu compte que Zorro là-bas était vraiment un marqueur de défense face au colonialisme au Mexique. Et puis, je pense que ce que j’aime aussi dans ces espaces, c’est déjà cette lumière très particulière qui compose le Mexique, Cuba et qui m’a beaucoup inspiré.

Là où l’on voit habituellement des cinéastes passer du court métrage au long, tu fais le chemin inverse. Tu es passé d’un format d’environ une heure à quelque chose de beaucoup plus resserré. Pourquoi ?

M.L : Ce n’était pas vraiment un long, mais plutôt un 52 minutes, mon premier film. Je l’ai tourné sur un an et demi. J’ai pris énormément de temps, alors que pour ce film-là, j’étais vraiment contraint par le cadre du stage, avec l’obligation de faire un film qui ne dépasse pas trente minutes, pour plein de raisons. C’était assez frustrant, parce que j’avais vraiment l’impression d’avoir un film de quatre-vingt-dix minutes entre les mains.

Ça ne t’intéresserait pas de te replonger dans ce projet-là pour en faire un long ?

M.L : Honnêtement, j’y pense. J’y pense souvent, mais en même temps, je crains un peu de tourner en rond, de chercher à refaire ce que j’avais tenté une première fois. J’essaie plutôt d’y réfléchir sous une autre forme, peut-être comme un épilogue, en allant voir les familles qui sont aujourd’hui dispersées dans le monde, celles qui ont émigré à Miami, en Italie, ailleurs.

On peut voir, même dans ton film précédent Vivre selon ses valeurs, que tu t’attaches à parler de personnes plus marginalisées. Qu’est-ce qui t’intéresse dans cette démarche ?

M.L : Je pense que c’est la rencontre surtout avec des gens qui me touchent profondément. Que ce soit dans Vivre selon ses valeurs, à Cuba, ou même pour Zorro, ce sont des personnes marquées par une forme d’engagement, souvent lié à la marginalisation. Par exemple, chez les Bilous, la famille que je suis dans Vivre selon ses valeurs, c’était un engagement total, un véritable choix de vie. Ça m’a particulièrement touché parce qu’ils consacrent leur vie à une idée, à une communauté. Dans Vivre selon ses valeurs, je voulais montrer comment on choisit de dédier sa vie à quelque chose. Au fond, c’est ce qui me touche. À Cuba, pour Ailé, la DJ que je suis dans le film, c’était dédier sa vie à la culture cubaine. C’est extrêmement fort de voir des gens pour qui c’est le combat d’une vie, leurs valeurs profondes. Et ça m’a toujours intéressé d’essayer de transmettre ces valeurs aux spectateurs, de créer un lien entre les personnes que je filme et ceux qui regardent le film.

D’un point de vue extérieur, penses-tu qu’il y ait un besoin pour les Cubains de reprendre leur narration et leurs luttes à travers le cinéma ?

M.L : J’ai beaucoup discuté avec des artistes cubains quand j’étais là-bas, des graphistes, des graffeurs aussi. À l’école de cinéma, j’étais entouré de jeunes cinéastes cubains, mais aussi de professeurs. Je ne vais évidemment pas leur dire quoi faire, mais ce que j’ai compris en parlant longuement avec eux, c’est que dès que tu commences à évoquer la crise, tu prends un risque énorme, pouvant aller jusqu’à la prison. C’est donc extrêmement compliqué de faire des films qui abordent ces questions-là. D’ailleurs, c’était très révélateur pendant le stage à Cuba. Une des participantes était cubaine et réalisait aussi un court métrage. Nous, on était beaucoup d’étrangers, des Latino-Américains, des Italiens, des Espagnols, deux Français. On faisait tous des films qui parlaient de ces vies, des migrations, de la crise, de l’ouragan. Et elle, c’est la seule qui a pris un téléobjectif et qui est restée à distance, à filmer les gens sur leurs balcons, en faisant un film purement d’observation. Je pense qu’elle a instinctivement pris cette distance par peur. Parce que si elle filme quelque chose qui peut être interprété comme une critique du gouvernement, elle risque la prison ou au minimum des représailles. Je ne connais pas exactement toutes les conséquences, mais je sais par exemple que des graffeurs sont constamment surveillés. J’en ai rencontré un qui a fini par migrer en Espagne. Quand j’étais là-bas, un cinéaste cubain a même été enfermé. Donc c’est très compliqué pour eux de prendre la parole. Quand j’y vais, honnêtement je ne sais pas si je me dis que je dois le faire à leur place. Mais ce que je sais, c’est que face à ce que j’ai vu, je ne pouvais pas faire autrement que de faire ce film.

Propos recueillis par Dylan Librati

Article associé : le reportage sur le Fipadoc 2026

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