Le Sixième enfant de Léopold Legrand

Avec Le Sixième enfant, Léopold Legrand signe un thriller intimiste, qui marque son passage du format court au long. Le réalisateur a à son actif deux courts-métrages sélectionnés et récompensés dans plusieurs festivals. Il y avait déjà affirmé un attrait pour le cinéma social : Angelika, son documentaire réalisé en 2016, dans le cadre de ses études à l’INSAS à Bruxelles, dresse le portrait d’une petite fille polonaise placée dans un foyer d’enfants. D’une grande discrétion, autant dans la façon de filmer que par respect pour son histoire personnelle, le film touche pour la première fois les thématiques de filiation et d’adoption qui lui sont chères.

Deux ans plus tard, avec Mort aux Codes, le réalisateur joue la carte de la tension et de l’action, racontant la tournée d’une brigade du SAMU qui peine à accéder en soirée à un immeuble pour sauver un homme ayant perdu connaissance, se trouvant derrière de nombreuses portes à codes. Ce court-métrage pose un triste constat sur notre époque : les systèmes de sécurité des immeubles privés se font de plus en plus complexes, mais ce n’est pas pour autant que leurs habitants sont hors de danger. Filmé en temps réel, Mort aux Codes, témoigne d’un minutieux travail de mise en scène au profil d’un rythme transposant un état d’urgence.

Après ces débuts remarqués, Léopold Legrand se destine vers de nouveaux horizons : Le Sixième enfant, son premier long-métrage sort en salles ce mercredi 28 septembre chez Pyramide, et a déjà été distingué au Festival d’Angoulême par le Prix du public, le Prix d’interprétation féminine pour Judith Chemla et Sara Giraudeau, le Prix de la meilleure musique et, enfin, le Prix du meilleur scénario.

Co-écrite avec Catherine Paillé et librement inspirée du roman d’Alain Jaspard « Pleurer les rivières », l’histoire débute par la rencontre de deux hommes que tout oppose : Franck (Damien Bonnard), ferrailleur, époux et père de cinq enfants, appartient à la communauté des gens du voyage, et Julien (Benjamin Lavernhe), avocat des beaux quartiers, décide de le défendre lorsque Franck se trouve impliqué dans une affaire de règlement de comptes. Une fois le jugement favorable rendu, Franck, qui, lourdement endetté, n’a pas pu payer les services de Julien, l’invite chez lui pour le remercier avec sa femme, Anna (Sara Giraudeau), également avocate, et leur présente sa famille. A la différence de classe, s’ajoute le long combat pour l’adoption de Julien et Anna, qu’ils n’ont pas remporté, les laissant sans enfants à leur grand désarroi. De son côté, la femme de Franck, Meriem (Judith Chemla), est enceinte pour la sixième fois, alors que le couple peine à joindre les deux bouts. Cependant, leurs convictions religieuses ne leur laissent pas de choix alternatif. C’est pour cette raison, et pour s’acquitter de sa dette envers Julien, que Franck lui propose alors de lui confier le futur nouveau-né.

Il est évident que dans de mauvaises mains, le récit construit sur une différence sociale pourrait aussitôt perdre sa justesse et se laisser submerger par des clichés très dangereux. Fort heureusement, le réalisateur réussit à définir ses personnages comme des êtres profondément humains, qui ne portent aucun jugement les uns sur les autres. De cette rencontre hasardeuse et presque improbable de deux couples, de nature bienveillante, qui vivent chacun leur drame intime, naît une histoire tiraillée entre les valeurs morales et le mensonge, la loi et la maternité à tout prix. Les protagonistes pensent avoir trouvé un arrangement, bien que scandaleux, déraisonnable, et illégal, mais qui serait avant tout pour le bien de l’enfant. Seront-ils pour autant prêts à franchir les limites de la morale ? Comment vont-ils s’en sortir pour garder secrets les circonstances de leur pacte, et de la naissance du bébé ? Comment la mère, Meriem, fera-t-elle face à l’abandon de sa progéniture ?

Outre ces questionnements complexes qui rendent l’intrigue captivante, un autre grand tour de force scénaristique est un lien particulier qui s’établit entre les personnages féminins : la mère biologique accorde à la mère de substitution une confiance extraordinaire. Si les femmes semblent décidées, les hommes le sont beaucoup moins. Rapprochées par cette épreuve, Anna et Meriem se soutiennent et s’écoutent, et toute la subtilité d’interprétation du duo formé par Judith Chemla et Sara Giraudeau, se révèle à travers les échanges de regards discrets et de micro expressions. Efficacement mise en avant, cette relation émouvante nous pousse à nous interroger, sur l’existence de la fibre maternelle et le rapport qu’on peut entretenir avec celle-ci.

Restant fidèle à sa devise « oser avec pudeur », le réalisateur parvient à rendre les portraits de ses personnages suffisamment complexes, (pris au piège autant par les circonstances que par leurs bévues, en dépit de qualités très nobles), pour ne pas laisser croire à une fatalité qui les empêcherait d’être parents. Impossible pour le spectateur de rester indifférent face à la richesse d’émotions livrée par ce casting étoilé. En une parfaite harmonie, les comédiens rajoutent chacun une tonalité propre à leur personnage : la tendresse communicative de Meriem, sa peine, ses sentiments de culpabilité, le désarroi de Franck, mais aussi la ferveur dangereuse d’Anna, qui se découvre petit à petit, à la surprise de Julien, qui est loin d’être prêt à se lancer dans l’extrême.

Avec Le Sixième enfant, porté par des merveilleux comédiens et une intrigue palpitante, Léopold Legrand continue de tracer le sillon entamé dans ses courts-métrages en portant un regard sans jugement ni complaisance, mais empathique, sur ses personnages dont les désirs se heurtent aux réalités du monde. A découvrir en salles ce mercredi.

Polina Khachaturova

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