La vie sexuelle de Mamie de Urška Djukić et Emilie Pigeard

De tous les titres de courts-métrages possibles et imaginables, La vie sexuelle de Mamie est probablement celui qui attire le plus l’oeil du curieux spectateur, cinéphile ou pas. Allier sexe et gériatrie est au mieux inhabituel, au pire moquerie de mauvais goût. Pourtant, c’est bien un témoignage historique, particulier et universel d’une grande dignité qu’on retient de ce court-métrage franco-slovène, co-réalisé par Urška Djukić et Emilie Pigeard, sélectionné au dernier festival d’Annecy.

Mêlant les genres et les formes artistiques (photos et dessins semblables à ceux des enfants), le film adapté d’un conte prend place dans la Slovénie du XXe siècle où une femme âgée narre son enfance, témointe de viols conjugaux et de violence domestique de son père envers sa mère, et de sa destinée qui connaîtra le même sort avec son futur mari. Selon l’Église catholique, la femme doit être soumise à son mari, et assouvir ses besoins sexuels, ceux de la femme finissant fatalement par être oubliée dans l’équation, perdue dans une oppression patriarcale systémique et systématique.

La vie sexuelle de Mamie est d’abord celle de Papi, usant du corps de l’autre comme une marionnette à disposition, comme un objet contrôlé par l’homme. Car mamie n’a pas réussi à sauver sa maman de viols auxquels elle assistait, ni échappé à la douleur de rapports sexuels non consentis, ce fameux « devoir marital ». C’est dans ce thème dur, celui de la possession du corps de l’autre, que la forme du court métrage révèle sa pertinence et sa justesse. S’il est vrai que la forme animée permet de faire vivre des visions artistiques difficiles en prises de vue réelles, la réalisatrice use de la bidimensionnalité des dessins d’enfants pour faire des jeux de perspectives jouissifs et frénétiques. En effet, les illustrations sont celles qui semblent appartenir à un enfant de 8 ans ; la vision de parties génitales ou de sang dérange alors, comme si nous n’étions pas censés assister à des scènes oscillant entre l’horrifique et la comédie.

Ne vous fiez pas aux couleurs délavées et aux contours mal remplis des dessins ; le rythme effréné et le montage qui laisse très peu souffler regorge de métaphores mémorables, si simples et pourtant si bien trouvées ; la réalité du mariage dans une société qui nie le plaisir des femmes au profit de la domination masculine n’use que de quelques traits ; celles de petits soldats entrant tel Napoléon dans un vagin, sur une musique militaire. On en rirait à vive voix si on en ignorait le traumatisme subi à ces femmes.

Oui, la vie sexuelle de Mamie est celle de « ces femmes » – si l’on peut parler de vie tant elle étouffe au fil des années – anonymes, incarnées vocalement par la grand-mère, aux mille visages de photographies anciennes surgissant par moments. Et puis, il y a ces moments où le témoignage se passe de mots ; ces moments où le silence semble régner, où l’obscurité ose se confondre avec des sons, des bruits qu’on ne voudrait pas humains, revêtant au court métrage une allure de film expérimental. Ce n’est pas un de ces films qu’on revoit avec plaisir , bien que ces dessins seront toujours observés avec étrangeté et curiosité morbide, mais bien un de ces films que nous nous devons de voir, tant pour le portrait d’une génération de femmes que pour la jouissive créativité qui en jaillit.

Mona Affholder

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