Maria Schneider, 1983 de Elisabeth Subrin

Répétitions, variations et sensations

Cinéaste, plasticienne, théoricienne universitaire, blogueuse, Elisabeth Subrin utilise tous les supports pour mener à bien sa lutte militante.

Grande féministe et fervante du court-métrage expérimental, la réalisatrice de Brooklyn voue son travail à dénoncer le machisme et ses répercussions sur les femmes. Le sort réservé aux actrices – dans leur carrière comme dans leur vie privée – est le reflet du misogynisme ambiant dans notre société patriarcale et la réalisatrice aborde ce sujet dans son dernier long-métrage A woman, a part comme dans son blog “Who care about actress ?” – et surtout dans son dernier court-métrage, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs cette année.

En retravaillant la matière d’une interview menée dans les années 80 avec l’actrice Maria Schneider, elle mêle invention formelle et activisme féministe. Dans un entretien donné pour le journal télévisé “Cinéma Cinémas” en 1983, onze ans après la sortie du film traumatique Le Dernier Tango à Paris de Bernardo Bertolucci où Marlon Brandon, son équipier de plateau, simule une scène de viol sans prévenir l’actrice, la jeune actrice s’exprime sur le métier d’actrice. Le film la poursuivra toute sa carrière pour la violence de cette scène, créant un trouble inconsolable. Elisabeth Subrin se saisit de ce destin de femme brisée par le fonctionnement machiste du cinéma français. Dans son court-métrage, sobrement appelé comme l’entretien de l’époque Maria Schneider, 1983, trois actrices jouent tour à tour les réponses de la jeune femme. Elles évoquent le métier d’actrice, la domination masculine du milieu cinématographique, leur refus de parler du Dernier Tango. Vient enfin la terrible question de la journaliste – “Tu n’es pas capable de faire la part entre la force du film et ce que tu as vécu toi ?” – à laquelle la force de vie et l’amour de jouer de Maria Schneider répond avec ferveur.

Mana Issa, Aïssa Maïga, Isabel Sandoval revêtent chacune à leur tour le rôle de Maria Schneider. Elles endossent son costume éclatant, ses boucles, son rouge à lèvre, sa montre devant un miroir d’une brasserie parisienne ; elles portent aussi ses fêlures d’actrice. Répétée par trois fois, la scène prend en épaisseur. A chaque interprétation apparaissent les gestes, les intonations, les regards de Maria Schneider et donnent ainsi plus d’intensité au film. Comme son reflet dans le miroir, la jeune femme se dédouble : elle est personnage d’un court-métrage, icône féministe mais surtout rôle interprété par des actrices.

Le film, d’une nécessité triste aujourd’hui – parce que les mots des années 80 résonnent aux années 2020 – est d’une terrible efficacité : par ce dédoublement, il nous fait ressentir que les actrices sont toujours concernées par la mainmise des hommes – blancs et cisgenres – sur le cinéma. Le propos théorique d’un tel dispositif est évidemment passionnant, il est surtout là à double tranchant. Dans la bouche d’actrices contemporaines, la complainte de Maria Schneider effraye sur la situation du cinéma d’aujourd’hui. Bien sûr, les actrices jouent un rôle et pourrait-on dire “rien n’est vrai” dans ce qu’elles racontent puisqu’elles récitent. Pourtant, le film détourne ce simple axiome sur le jeu d’acteur.ice : en récitant, en imitant geste pour geste, les comédiennes s’approprient le texte. Il devient le leur et on est à peine surpris que Maria Schneider soit une femme noire ou une femme transgenre. Un mot change et le discours devient celui de Mana Issa, Aïssa Maïga ou Isabel Sandoval. Les mots ne sont pas les seules preuves de cette appropriation. Une pause plus ou moins longue dans le discours, un regard qui s’échappe, un rire plus ou moins doux, ainsi mis à plat et répétés, les gestes des actrices sont rendus plus visibles et arrivent à notre sensibilité avec authenticité. Qu’est-ce que le jeu d’acteur.ice ? Qu’est-ce qui vient d’elles ? Qu’est-ce qui appartient à Maria Schneider dans leur interprétation ? C’est la magie du cinéma que le texte récité devienne parole de vérité. En changeant un petit mot, en s’appropriant son texte comme ses gestes, les actrices et la réalisatrice lui rendent hommage. Parce que Maria Schneider est un martyr du cinéma, trop méconnu et qui a mené sa vie courageusement, le film fait de ses spectateur.ice.s les témoins de sa fragilité comme de sa force.

Agathe Arnaud

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