Format long. Grand Paris de Martin Jauvat

Déjà remarqué à Clermont-Ferrand dans un format de 30 minutes sous le titre Grand Paris Express, Martin Jauvat présente son premier long-métrage, Grand Paris, au Festival de Cannes 2022 dans le cadre de l’ACID.

Dès l’apparition, aux premiers plans, de la célèbre Tour hertzienne TDF de Romainville, dite « Tour des Lilas », ceux qui connaissent le travail de Martin Jauvat comprennent d’emblée que le réalisateur est resté fidèle à ses affections : la banlieue est de l’Ile-de-France. Visible depuis Paris comme depuis Chelles, ville natale du réalisateur qui a constitué les décors successifs de ses trois premiers courts-métrages, cette tour vient ici comme une jonction. Un point de liaison entre le Paris intra-muros et la banlieue lointaine que le projet du Grand Paris tend à réunir depuis de nombreuses années. Cette zone intermédiaire entre le fourmillement attractif de la capitale et l’inertie parfois pesante de sa périphérie qui est souvent méconnue.

C’est dans cet entre-deux que Martin Jauvat décide d’ancrer l’intrigue de Grand Paris, et plus précisément dans les méandres de ses lignes de RER et autres itinéraires de bus à trois chiffres.

Aussitôt, nous suivons le personnage de Leslie (interprété par Mahamadou Sangaré) investi d’une mission plutôt courante dans ces banlieues : se rendre à l’autre bout de la ville pour réaliser une transaction « frauduleuse » au nom d’un certain Leroy, qui n’apparaitra jamais. Dans sa course, il embarque le jeune Renard (Martin Jauvat) et face à l’échec du rendez-vous, les deux acolytes se mettent à errer jusqu’à tomber par hasard sur un artefact enfoui dans un chantier du Grand Paris Express.

À l’instar de son dernier court-métrage (Le Sang de la veine) où Rayan et Zoé, se rencontrant via l’application Tinder, finissaient par s’embrouiller au terme de leur « date », Martin Jauvat introduit ce phénomène accidentel, puis s’en empare pour dérouter ses personnages et occasionner un virage à 90° dans la narration de son histoire.

De là, le film prend ses distances avec les dimensions sociales généralement allouées aux films dits de « banlieues » et se profile alors une sorte de road-trip urbain aux quatre coins de la Petite Couronne. Persuadés de la valeur ésotérique voire pécuniaire de leur découverte, Leslie et Renard vont croiser toute une galerie de personnages et de situations jusqu’au bout de la nuit qui les amènera à reconsidérer leur condition de banlieusards. Ensemble, ils passent de la garden party où ils s’incrustent pour quelques bières jusqu’à une exploration souterraine et clandestine aux allures d’enquête électro-pop digne de Stranger Things. Ici, Martin Jauvat assume ses influences et télescope ses aspirations personnelles dans son personnage, fan de pyramides et de science-fiction, prêtant au mystérieux artefact des valeurs extra-terrestres. En apercevant d’ailleurs la Tour de Romainville, on peut même songer en souriant à la fin de Men in Black où la galette suspendue se transforme alors en soucoupe volante ! Et bien, Martin Jauvat transforme l’essai dans une fin surprenante complètement barrée (c’est le mot!) et concrétise ainsi une esthétique propre dans un mélange des genres inattendu et convaincant.

Fidèle à ses premiers collaborateurs, on retrouve dans Grand Paris ceux qui ont jalonné jusqu’à maintenant son parcours de réalisateur. On revoit William Legbhil et Anaïde Rozam (Le Sang de la veine), Erwin Aureillan, Georges Pillegand et Sébastien Chassagne, compagnons des débuts ainsi que son chef opérateur attitré Vincent Peugnet (Les Vacances à Chelles, Mozeb). Ainsi, on sent que le jeune Martin Jauvat trouve progressivement sa famille de cinéma, aussi bien dans l’artistique que dans la production, accompagné de producteurs persévérants et indépendants avec Ecce Films.

Il est même enrichissant d’appréhender Grand Paris dans la continuité de la production de Martin Jauvat, où on sentait en germe dans les réalisations précédentes des lignes personnelles et un tâtonnement stylistique que le passage au long n’a fait que renforcer. Un match de ping-pong, un traitement saturé de l’image, ou même un cadre : le plan final de Grand Paris reprend visuellement le dernier plan des Vacances à Chelles. Ainsi, le premier long fait un clin d’oeil au premier court.

À travers l’errance de ces personnages attachants, Martin Jauvat dresse en creux le portrait d’une jeunesse qui grandit à l’écart, habituée à ses 2h30 de transports pour aller travailler ou simplement rejoindre la capitale pour se divertir. Grand Paris trouve ses racines dans cette expérience quotidienne des transports en commun, dans ce rapport au temps lisse et plat qui conditionne le long trajet des riverains et riveraines des banlieues lointaines.

Ce temps qui est en fait géographique, apparaît dans tout son contraste ville/banlieue et témoigne de cette impression d’ennui, de non-productivité de ce temps à une heure où Paris s’étend pour devenir une hyper-métropole du XXIème siècle à l’instar de Londres ou Tokyo…

De cela résulte un sentiment de solitude. Déjà en filigrane dans Les Vacances à Chelles, le personnage interprété par Sebastien Chassagne rendait compte de cette sorte de spleen 2.0 qui trouve son réconfort dans la rencontre avec l’Autre, dans un moment partagé avec un compagnon de route.

C’est ce qui réunit Leslie et Renard, puis la quête à deux devient une quête à quatre jusqu’au milieu de la nuit, où les deux autres (William Leghbil et Erwin Aureillan), rattrapés par leur vie professionnelle, sont contraints d’abandonner les deux compères. Décalage ainsi renforcé qui amène le personnage de Leslie a faire cet aveu désarmant : « Faut se dire la vérité ! On fait quoi tous les jours ? On se voit, on fume, on mange, on fume, on fume, hop ! un p’tit tour de RER et quoi ? ». Que faire de ce temps qui défile et qui se perd dans cette société qui avance et qui progresse, là où ce fameux projet de Grand Paris prétend créer du lien entre le centre et les territoires marginalisés.

Martin Jauvat ne se prend pas au sérieux et surtout il ne se refuse rien, il prend à bras le corps les moyens imaginaires du cinéma pour construire sa patte, et il se fait plaisir et nous embarque avec lui. Pour paraphraser Amin (livreur loufoque interprété par William Leghbil) qui à son tour paraphrase Nietzsche, Martin devient ce qu’il est.

Augustin Passard

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