De bas étage de Yassine Qnia

Ce mois-ci, on vous parle du DVD De bas étage, le premier long-métrage de Yassine Qnia (interviewé sur notre site en 2012). Passé par le court métrage (il était d’ailleurs cette année membre du jury du festival de Clermont-Ferrand), il est déjà auteur de deux courts-métrages signés en son nom : Fais croquer en 2011 et F430 en 2015 et d’un court-métrage co-écrit et co-réalisé avec Carine May, Hakim Zouhaini et Mourad Boudaoud : Molii en 2013.

Fais croquer racontait l’histoire d’un jeune réalisateur qui embarquait ses copains dans son premier film. Ses apprentis acteurs, non professionnels, tentaient tant bien que mal mais avec humour et générosité de transmettre ce que leur réalisateur voulait. Molii retraçait la première nuit d’un gardien de piscine qui se faisait surprendre par des enfants se laissant enfermer à l’intérieur de l’établissement. Avec quelques moments pouvant faire sourire, l’ambiance était parfois pesante. F430 annonçait déjà un virage vers la perte de l’innocence. Après un vol à l’arrachée, un jeune homme s’offrait une journée de location d’une Ferrari « F430 » (d’où le titre), avec laquelle il paradait dans la ville sous les yeux la fois surpris des habitants du quartier.

Dans De bas étage, on suit le personnage de Mehdi, un perceur de coffres d’une trentaine d’années faisant des coups avec ses complices. Les cambriolages n’étant plus aussi lucratifs qu’avant, ils ont dans l’idée de raccrocher et de se ranger, ce qui n’est pas forcément attrayant pour Mehdi (interprété par Soufiane Guerrab, excellent dans le rôle). Il se retrouve à la croisée des chemins de son parcours : « se ranger » ou continuer son activité. En parallèle, il tente de reconquérir Sarah (interprété par Souheila Yacoub déjà vu entre autres dans Le Sel des larmes de Philippe Garrel et Climax de Gaspar Noé ), son ex-compagne et mère de leur fils, qui s’est éloignée de lui, lassée de ses frasques.

Yassine Qnia explore ici un univers de truands à la petite semaine dans une atmosphère assez sombre, bien loin du ton plus léger qui pouvait exister dans ses courts métrages. Ces personnages de perceurs de coffres sont inspirés de personnes qu’il a pu réellement croiser dans le quartier Paul Bert d’Aubervilliers où il a grandi. Filmé entre autre dans ce même quartier, Yassine Qnia conserve une vraie fidélité avec cette partie de la ville d’Aubervilliers où il a vécu une grande partie de sa vie. On retrouve même parfois les mêmes couloirs, portes et façades d’immeubles dans De bas étage que dans Fais croquer ou « F430 ». En plus d’un lien aux décors, Yassine Qnia entretient une certaine fidélité avec les acteurs comme avec M’Barek Belkouk, personnage principal de Fais croquer que l’on retrouve dans le long-métrage dans un second rôle en complice des malfrats, pas vraiment à sa place.

Yassine Qnia, dans de De bas étage, filme le personnage de Mehdi dans ses ambiguïtés et ses contradictions, un personnage qui échoue, qui ne fait pas forcément les bons choix. C’est aussi le désir comme il le dira de filmer un personnage « qui a du charisme, quelqu’un qui est beau, quelqu’un qui sait parler, qui a de la répartie. Quelqu’un dont on imagine que, s’il avait évolué dans un autre milieu, n’aurait pas la place qu’il a actuellement ».

De son précédent métier de géomètre topographe, Yassine Qnia aura appris à tracer et à implanter les marques pour ceux qui viendront ensuite poser les murs pour que les bâtiments sortent de terre. L’analogie avec le cinéma peut être évidente. Ecrire et préparer le terrain pour raconter une histoire afin qu’un film existe.

Présenté à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs 2022, De bas étage veut raconter simplement. On peut noter pour ce faire l’absence de musique. « Faire simple » comme l’expliquera le réalisateur devient sa marque de fabrique. Dans une époque où certains films font appel parfois à un montage saccadé et un grand renfort de musique, ici la façon de raconter est justement de laisser faire : laisser le temps aux situations de s’installer, au silence d’être là, au temps d’être pris, l’espace se voulant plutôt occupé par les mots et les silences des personnages. Une atmosphère qui permet de nouer une relation intime avec le spectateur.

Ce premier long-métrage laisse entrevoir de belle perspective pour cet auteur au parcours atypique inspiré par Rossellini, Bresson, Pialat ou encore Melville. Son producteur Pascal Caucheteux (Why Not Productions) lui a d’ailleurs conseillé de ne pas attendre pour écrire son film suivant. Ce que nous avons hâte de suivre et de découvrir.

Damien Carlet

De bas étage de Yassine Qnia. Editions Le Pacte. DVD et bonus : entretien avec le réalisateur, « De bas étage, du tournage au Festival de Cannes » + 3 courts de Yassine Qnia : Fais croquerMoliiF.430

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