Révélé très jeune, en 2015, par Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin et Synonymes de Nadav Lapid, actuellement à l’affiche de L’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé, Quentin Delmaire vient de participer au jury des courts-métrages du Festival d’Angers 2026. A 31 ans, il interroge sa place d’acteur, son rapport aux mots, au travail et au cinéma français. À travers son expérience allant des films au jury, en passant par le théâtre et l’écriture, il défend une vision exigeante, courageuse et parfois critique d’un art qui peine encore à penser l’acteur, le dialogue et le réel.

Format Court : Tu tournes régulièrement dans des courts-métrages, même après des longs. Qu’est-ce qui t’y attache autant ?
Quentin Delmaire : Il y a plusieurs raisons. D’abord, très simplement, je ne connaissais pas grand-chose au cinéma quand j’ai commencé. Trois souvenirs de ma jeunesse était mon premier film, je n’avais jamais tourné avant. J’ai commencé avec des mastodontes (Desplechin, Lapid) Je ne comprenais pas forcément ce qui se passait. Dans les écoles de théâtre, on ne te transmet quasiment rien de la cinéphilie, ni de la culture cinéma. C’est quand même assez hallucinant.
Les courts-métrages ont été pour moi un moyen beaucoup plus simple de m’approprier le cinéma, d’apprendre avec des gens de ma génération. Et puis, il y a aussi les conditions : un court, c’est souvent une semaine de tournage, ce qui permet de donner une vraie valeur à chaque scène. En tant qu’acteur, tu peux toujours t’y retrouver. Et il y a aussi la découverte, les réalisateurs de demain. J’ai toujours eu l’impression de faire un bon choix en continuant à m’y intéresser.
Tu dis que le théâtre n’apprend pas à jouer pour le cinéma. Qu’est-ce qui manque selon toi ?
Q.D. : Au théâtre, on apprend le rapport au public, le texte, le jeu, les planches. Mais plus largement, je pense qu’en France, le professionnalisme n’existe pas vraiment, surtout pour les acteurs. Il n’y a pas moins cinéphile qu’un acteur qui sort d’une école de théâtre et ce n’est même pas un sujet.
Il y a eu une rupture très forte avec la Nouvelle Vague, qui a imposé une distinction radicale entre théâtre et cinéma. Résultat : les acteurs de théâtre connaissent mal le cinéma, et la réciproque est vraie. J’ai lu énormément de scénarios de courts-métrages où je me disais que s’ils avaient travaillé un peu plus avec des comédiens de théâtre, les dialogues auraient été mieux pensés, plus incarnés. Il paraît qu’en Italie, il y a des écoles de cinéma du type Fémis où existent des départements scénario, image et comédiens. Ça permet à ce beau monde de se rencontrer, de mieux se connaître.
Pourquoi le dialogue est si central pour toi ?
Q.D. : Tu finances les films avec des scénarios, des mots. Le lien principal de l’acteur au film, ce sont les mots. Et ce métier-là, celui de dialoguiste, s’est un peu perdu. On a hérité d’un cinéma très littéraire, lié à nouveau à la Nouvelle vague, avec soit des dialogues extrêmement écrits, soit presque rien. Le dialogue n’est pas toujours pensé comme un outil de jeu. On a perdu un lien avec l’acteur et le réalisateur, en fait.
Comment on peut le retrouver, ce lien ?
Q.D. : C’est compliqué. Ce que je trouve très bien, c’est Guillaume Brac et Philippe Garrel qui vont chercher leurs acteurs dans des écoles de théâtre. C’est la responsabilité à la fois des écoles de théâtre et de cinéma. Les écoles de théâtre devraient donner des cours de caméra et des cours d’écriture. Des liens sont possibles. Des réalisateurs de courts-métrages avec qui j’ai bossé m’ont dit qu’ils jouaient des scènes avec leurs co-scénaristes.
Quand ça marche très bien entre un réalisateur et un acteur, on oublie presque la question du scénario. J’ai souvent cette phrase un peu toute faite : on ne peut pas être mauvais acteur quand on est filmé par un grand metteur en scène, et inversement. Mais ça ne règle pas la question de fond : la place des mots, et donc la place de l’acteur.
Quand tu dis que tu as commencé avec des mastodontes et que tu ne t’y retrouvais pas, c’était à quel niveau ?
Q.D. : J’étais totalement ignorant. Je ne connaissais ni Desplechin, ni la Nouvelle Vague, ni ce cinéma-là. J’avais un bac S, je ne venais pas d’un milieu particulièrement cultivé, et je n’ai juste rien compris aux fictions qu’on me proposait au départ. Les tournages m’ont surpris, parfois violemment. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. C’était quand même hallucinant pour un jeune homme.
C’est rare d’entendre qu’on ne comprend pas ce qui nous arrive. C’est important de l’entendre.
Q.D. : J’ai trouvé ma place quand j’ai rencontré des personnages qui me correspondaient, et surtout quand j’ai eu du texte. Mon jeu s’est toujours articulé autour des mots. On revient au fait que le cinéma littéraire, c’est quelque chose de très singulier dans le cinéma. Moi, je suis juré au CNC, je lis des dossiers mais parfois les liens des courts sont suffisants pour convaincre.
Ça représentait quoi de jouer, pour toi ?
Q.D. : Moi, j’ai toujours voulu être acteur, j’ai commencé à jouer depuis tout petit. J’en ai fait de manière plus intensive dès le collège, je me suis posé beaucoup de questions au sujet du métier d’acteur. Quand je suis arrivé sur le tournage du film de Desplechin, j’étais halluciné de voir que ce n’était pas le réalisateur qui tenait la caméra, alors que j’avais déjà un an de cours de théâtre professionnel et que j’étais un petit blanc qui a grandi en Ile-de-France. Il y a eu un espèce de quiproquo. Mes références, c’était Kaamelott, Jim Carrey. Je n’ai juste pas rencontré une certaine culture française. Après, j’étais très heureux avec mes partenaires de jeu, de dire ce texte, justement à ma manière et de rencontrer ces réalisateurs avec qui j’ai démarré.
Pour toi, le cinéma français a pu déresponsabiliser l’acteur. Qu’est-ce que tu entends par là ?
Q.D. : Le cinéma, surtout en France, est un art très mystérieux. Ca peut être violent. Beaucoup de choses se jouent au montage, hors de la présence de l’acteur. Mais il faut le dire, le prévenir. Sinon, l’acteur ne sait plus où est sa responsabilité.
Un acteur est toujours second. Sans scénario, il n’y a pas d’acteur. Moi, je voulais être acteur et j’ai eu tout de suite un grand rôle. J’ai fait partie d’un certain type de cinéma. Mais quand on a très vite été identifié, comme ça a été mon cas, se pose la question de l’identité, du chemin, du pouvoir qu’on a — ou pas — sur sa trajectoire, sur sa carrière.
Est-ce que les courts-métrages t’ont aidé ?
Q.D. : Oui. Les courts-métrages m’ont beaucoup aidé à reprendre de la responsabilité, à rencontrer des gens de ma génération, à prendre de la distance avec tout ça.
Tu fais partie d’une génération charnière, entre avant et après les réseaux sociaux. Comment tu regardes ça ?
Q.D. : On s’est construits en tant qu’acteurs sans smartphones, et au moment où on s’est professionnalisé, il y a eu des caméras partout. Je pense qu’on a tous un rapport un peu compliqué à l’image. Moi, je suis plutôt pour les réseaux sociaux. C’est un métier d’image. Avoir une page Instagram comme acteur, ce n’est pas devenir influenceur, c’est juste exister. La page de ton agent existe sur Internet, tu dois aussi avoir un compte Instagram pour qu’on voit qui tu es, ce que tu fais. Je suis toujours surpris du rejet très moral des acteurs vis-à-vis d’Instagram, alors qu’un festival ou un tournage, ce n’est pas moins égocentré, pas plus sain. On n’est franchement pas les meilleurs pour donner des leçons. Il faut arrêter de croire que le cinéma est en dehors du monde. Le numérique traverse tout, et on ne fait pas assez d’efforts pour l’intégrer dans nos fictions.
Tu as prêté ta voix au court-métrage d’animation, Les Belles Cicatrices de Raphaël Jouzeau. Comment as-tu réceptionné ce projet ?
Q.D. : Avec un immense plaisir. J’adore la voix, le texte. Là, l’image passe entièrement par les mots. Et les processus de fabrication de l’animation m’intéresse beaucoup. J’avais l’impression de refaire du cinéma d’auteur, de le décaler vers un autre univers, d’apprendre autrement. L’animation se rejoint avec la prise de vues réelles. C’était cool aussi de faire confiance à un jeune réalisateur, de ne pas forcément aller vers une carrière, vers les cinéastes établis. Pour boucler la boucle, le court-métrage m’a aussi appris très vite à être plus critique, à savoir ce que j’accepte ou pas, à me responsabiliser.
Au moment de Trois souvenirs de ma jeunesse, comment concevais-tu tes premières interviews ?
Q.D. : En situation d’interview, ce qui était assez simple pour moi, c’est que je parlais de mon jeu. Et comme, quelque part, mon jeu avait été validé par un premier rôle, je pouvais me retrouver en parlant du jeu, du texte, de ma manière de l’interpréter, du rapport entre les deux personnages. C’est là que je trouvais ma place. Dès l’adolescence, je m’interrogeais beaucoup sur ce que c’était de jouer, sur ce qu’était d’être acteur. J’avais mes petites théories mais j’étais très content qu’on me pose des questions à ce sujet-là.
Tu avais un agent au moment du film ?
Q.D. : Non, je n’en avais pas.
Comment entretiens-tu le jeu ?
Q.D. : Par curiosité pour les autres acteurs, l’esprit de découverte. Je ne vais pas faire trop de généralité mais je vais te sortir une grande phrase. À force de me prendre la tête sur ce qu’est d’être acteur, j’ai fini par trouver une espèce de définition : l’acteur, c’est celui qui vulgarise la culture de l’autre. Je me nourris de musique. C’est important de trouver un dépaysement.
Comment perçois-tu la phase de casting ?
Q.D. : C’est un moment violent. C’est quelque chose que j’ai appris au fur et à mesure. Un ami m’a dit qu’en Angleterre, les acteurs étaient payés pour passer des castings. Je ne sais pas si c’est vrai mais je trouve ça juste. Quand tu passes un casting, il faut donner des idées au réalisateur, créer de l’imaginaire. Un casting, ce n’est pas “bien jouer”. Ce qu’il faut, c’est donner envie au réalisateur. Le cinéma, c’est collectif. Ca fait des années que les réalisateurs sont sur leur scénario, il faut être avec eux, à leurs côtés, pas contre eux. Et accepter que parfois, ça ne marche pas, sans que ce soit personnel.
Est-ce que le casting, c’est un moment violent ?
Q.D. : Oui, d’une certaine manière, c’est violent. Mais en même temps, on y retourne parce qu’on a décidé d’en faire notre passion.
Comment conçois-tu le fait que des comédiens de ton âge aient envie d’écrire à un moment donné ?
Q.D. : J’ai l’impression que ça bouge. Avant, c’était parcellaire, je pense que les gens se demandaient un petit peu ce qui se passait. Moi, j’écris depuis 2017. Je n’arrive pas à aller au bout. J’ai un projet de court-métrage, de long-métrage, de seul en scène. J’ai envie de raconter des chose mais j’ai aussi envie de regarder les autres, d’apprendre encore.
Tu as assez d’ancienneté et de recul par rapport à tes débuts. Quand tu te retrouves dans les jurys, est-ce que tu essaies aussi de mettre en garde les aspirants comédiens par rapport à ton métier ?
Q.D. : Je leur dis souvent qu’on n’est pas un pays d’acteurs, mais un pays d’auteurs. Et que le désir de cinéma doit se construire lentement. J’ai tendance à leur dire de tout essayer : la régie, le montage, la production, .… C’est important de comprendre le réel. Tout le monde a envie de réaliser un film, de réaliser son rêve. Mais faire un film est un désir extrêmement banal. Être acteur, ce n’est pas seulement jouer. C’est comprendre ce dans quoi on s’engage, ne pas avoir un rapport passif à l’industrie. Un acteur, ça ne fait rien d’autre qu’attendre : un rôle, un scénario, un casting, le mot « action ». Le moment des financements, c’est long. On devrait être de très nombreux acteurs avec du pouvoir à se battre pour que les films se financent. Le problème, c’est qu’on est tellement déresponsabilisé qu’on n’a aucun réflexe. Très peu d’acteurs tiennent mon discours. Aux USA, beaucoup d’acteurs produisent. Ça a les défauts que ça a mais ils sont dans la création. Ça devrait exister comme discours alors que les acteurs crèvent d’envie de participer à des projets. On est dans une situation de déresponsabilité, d’attente qui est complètement antinomique avec notre désir de base. Ça, je pense que c’est culturel. À nouveau, un film se fait ensemble. Le but n’est pas d’imposer mes idées, mais de proposer que ça bouge. Le sujet acteurs est complètement tabou.
Ça veut dire quoi ?
Q.D. : Le métier, on n’en parle pas. Si tu commences à réagir, on va te dire que ça ne va pas, que tu es frustré, que tout le monde s’occupe de toi, que tu te rends pas compte de la chance que tu as. C’est un non-dit gigantesque. Je pense que c’est plus facile de se trouver une identité artistique en tant que réalisateur que comme acteur. C’est pour ça que les acteurs vont naturellement vers la réalisation et l’écriture.
Propos recueillis par Katia Bayer

