Format Long : Les années super 8 de Annie Ernaux et David Ernaux-Briot

Lors de sa 11e édition, le Champs-Elysées Film Festival a présenté en avant-première le premier long-métrage de la femme de lettres française Annie Ernaux, Les Années Super 8, résumant une décennie de sa vie à partir des pellicules enregistrées par son ex-mari, Philippe Ernaux-Briot. Le film est également signé par leur fils David Ernaux-Briot, et fait partie de la sélection 2022 de la Quinzaine des Réalisateurs.

En 1971, la caméra super 8 est un appareil prisé, facilement transportable, qui fait l’objet de l’excitation dans la famille Ernaux. Les premières images retranscrivent cette joie du film amateur, destinées à enregistrer des souvenirs et non à créer un véritable film. Pourtant, accoutumée à une écriture autobiographique, Annie Ernaux se permet ici de créer un roman à partir d’images, en posant sa voix derrière les pellicules muettes de la caméra pour nous raconter ses impressions.

Le film de 62 minutes s’arrête sur des paysages, des visages familiers, avec une voix douce et calme, qui peut ennuyer… voire endormir. Mais ce n’est pas gênant, car chaque image dévoile une autre histoire, une autre péripétie de la réalisatrice.

Celle-ci ne fait pas que raconter des souvenirs, elle les transpose dans le contexte politique des années 70. Son voyage familial au Chili n’est pas anodin, tant à ce qu’elle décrit que à ce qui est montré : la vision idéaliste d’une gauche dans tout un pays, renversé rapidement par l’extrême-droite. Plus tard, on voit son périple en Albanie, qui met en parallèle des images paisibles de plages et de gens qui s’amusent et un récit empreint de solitude, l’envie de finir son roman, et surtout, du contrôle et de la surveillance exercée par la politique communiste du pays.

Elle explique clairement sa position politique de l’époque, bercée de ses contradictions : une gauche bourgeoise, une vie paisible, qui se confronte l’espace d’un instant à une figure dissidente, celle de sa belle-sœur, une femme qui s’est coupée du monde avec sa compagne et incarne en elle-même un idéal politique anticapitaliste. Cette visite, avec son mari derrière la caméra, ainsi qu’Annie Ernaux et ses deux enfants, réussit encore une fois à transmettre l’idée d’une histoire à part gardée dans le souvenir par un bout de pellicule.

Le discours du long-métrage est hétérogène, parfois intellectualisé, parfois purement esthétique (la beauté des villages en Ardèche), et ferait presque office d’un diaporama de photos de vacances s’il n’y avait pas la voix de la réalisatrice. Comme dans une autobiographie, Annie Ernaux expose un regard subjectif sur le passé, et rend compte des évolutions d’un pays comme le Chili, d’un paysage qui se transforme (celui de Cergy-Pontoise), mais aussi des évolutions dans sa vie personnelle, concernant ses écrits, son couple, sa mère…

Au fil du temps, de ses déménagements (entre Annecy et Cergy-Pontoise), de ses voyages, les images d’Annie Ernaux et de ses deux fils sont plus rares, sans doute du à l’éloignement du couple et à son déchirement, expliqué pudiquement par la réalisatrice. Philippe Ernaux-Briot confiera ses pellicules lors de la séparation, et c’est d’ailleurs cette dualité, ce partage entre les deux êtres, le regard nostalgique de Philippe à travers sa caméra super 8, le récit poétique d’Annie qui font de ce long-métrage une pièce à part, une œuvre tout à fait personnelle – à découvrir en salle en décembre 2022.

Amel Argoud

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