Tous les articles par Katia Bayer

Julie de Wael Koudaih

Vous avez 26 nouveaux messages

« Bonjour. Vous êtes bien sur le répondeur de Julie. Merci de me laisser un message visio après le bip. ». Pas d’erreur sur le numéro : le jeune homme s’exécute et invite sa correspondante, croisée la veille, à le revoir autour d’un verre. Elle ne le rappelle pas ? Qu’à cela ne tienne ! Il ne fait pas partie de ceux qui renoncent facilement. Persévérant, il commence à harceler son nouveau contact à différents moments de la journée en trouvant spontanément un prétexte à chaque appel (café, ciné, fleurs, chanson,…). Après 26 tentatives, le silence est toujours radiophonique. Julie ne recevrait-elle pas ses messages ? Est-elle occupée ? Pire : serait-elle timide ? Forcément, il y a une explication…. Forcément…

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Projeté cette année au festival Pocket Films, à Paris, et à Cinépocket, à Bruxelles, « Julie » est un film mobile réalisé et interprété par un musicien, Wael Koudaih. Celui-ci livre un film intime à la fois par son sujet et son médium : à défaut de nouer une relation avec Julie, le personnage masculin se répand sur son répondeur, le téléphone devient son réel interlocuteur, donc un acteur à part entière, tandis que le spectateur prend involontairement la place et les messages de Julie. Réjouissant, l’humour distillé dans ce petit film ludique tient à plusieurs traits : la personnalité versatile du personnage principal (tour à tour timide, optimiste, lyrique, amoureux, mélancolique, énervé et agressif), la fréquence, le contenu et le rythme de ses messages, mais aussi l’accentuation de son délire jusqu’à un point de non retour. Le clin d’œil du film tient en quatre secondes : c’est celui d’un feu de signalisation à l’arrêt illustré par une voix lourde en reproches (« J’attends, Julie ! J’attends ! »). À elle seule, la silhouette immobile du piéton aux mains fermement posées sur ses hanches symbolise l’impatience constante et la résignation impossible du personnage. La preuve ? Un nouveau message vient de s’afficher sur le répondeur de Julie.

Katia Bayer

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Domino de Sandy Claes

Créé et présenté dans le cadre du Festival International du Court Métrage de Louvain de 2007, « Domino » retrace, en moins de deux minutes, le mécanisme de l’animation et du cinématographe. Sous son aspect simple, se cache un jeu sémantique sophistiqué. La forme rectangulaire du domino sert de cadre pour une série de plans dessinés, tel un flip-book. À l’instar de l’effet domino et conformément au jeu de hasard, défile une succession bruyante de formes aléatoires (dominos, homme, ballon, arbre…) pour créer une animation quasi fantasmagorique.

Au-delà des images, « Domino » traite de l’artifice de la mise en scène, que la réalisatrice Sandy Claes met en évidence par le biais de l’espace et de la vitesse de son animation. Elle ne limite pas son cadre au bord des plans mais inclut les environs de l’installation, presqu’au même titre que les images dessinées. De la même manière, elle déclenche une certaine distanciation en choisissant une vitesse de défilement des images bien plus lente que ce qu’il faudrait pour assurer la persistance rétinienne. Par conséquent, le spectateur, bien conscient du défilement de chaque plan, se retrouve impliqué dans cette inédite partie de dominos animée. Outre la vitesse et l’espace, le médium (à savoir le téléphone portable) contribue lui aussi à brouiller les pistes en créant une ambiguïté entre le point de vue du spectateur et celui de la réalisatrice. À ce titre, « Domino » est une expérience de « Ciné-œil » et l’outil utilisé, le téléphone est vraiment conçu comme mobile.

La qualité du film tient aussi à une hybridité de registres (séquences filmées et dessins traditionnels) assez caractéristique du style de cette jeune animatrice, diplômée en arts audiovisuels de l’Académie Media & Design KHLim de Genk. À cet égard, « Domino » rappelle le travail de fin d’études de Sandy Claes, « On a Lead » (2005), traitant de la rencontre humoristique entre un chien en 3D et un homme en 2D, ou encore « Blauwblauw » (2007), une animation basée sur la poésie flamande contemporaine, dans laquelle une femme interagit avec un élastique animé.

« Domino » se présente moins comme un véritable film que comme une expérience technique utilisant à son avantage les limitations du matériel pour faire un modeste retour aux origines du cinéma. Son originalité et sa sobriété lui ont d’ailleurs permis de remporter le Grand Prix du jury au festival Cinépocket, cette année.

Adi Chesson

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Gwendoline Clossais, illustratrice de courts métrages

Gwendoline Clossais est bretonne comme une galette et joyeuse comme une farandole. Depuis sept ans, elle illustre la rubrique “Le film dessiné” publiée sur Cinergie.be (site de cinéma belge). Si son style est identifiable à ses taches d’encre de Chine parsemant ses dessins, Gwendoline se fait reconnaître dans le civil par son rire cristallin, son goût immodéré pour les crêpes, et son impressionnante collection de collants colorés. En novembre, la 30ème édition du festival Média 10-10 (Namur) l’accueillait en tant que membre du jury professionnel et dans le cadre d’une exposition consacrée à ses illustrations pour Cinergie. Pour la circonstance, une interview illustrée s’imposait.

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De quelle façon l’idée d’illustrer des courts métrages est-elle apparue?

Thierry Zamparutti y pensait depuis de nombreuses années quand on a commencé à en discuter à l’époque où je faisais un stage dans sa boîte de production (Ambiances asbl). L’idée  m’intéressait, il l’a proposée, il y a sept ans, à Cinergie sous la forme d’une rubrique. Depuis, on collabore mensuellement. Il me soumet des films et je retranscris par l’image ce que j’ai vu et ressenti. Avec le temps, on remarque qu’on a souvent les mêmes goûts.

Comment t’y prends-tu après avoir vu un film ? Tu détermines d’emblée une scène qui t’intéresse, tu restitues une atmosphère ou bien tu privilégies une technique de dessin ?

C’est assez instinctif comme travail : l’image se crée dans ma tête. En général, l’exécution est assez rapide. L’illustration va dépendre du film, de son ambiance et de la première impression qu’il me laisse. Pour certains, c’est plus compliqué que pour d’autres : je n’ai pas d’idées, du coup je me creuse plus les méninges. À priori, je ne travaille qu’à l’encre de Chine mais pour certains films, cette technique ne convient pas forcément car mon geste ne correspond pas à ce que je souhaite. Je cherche ailleurs alors, vers l’ordinateur ou la photographie, par exemple.

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Est-ce que ton travail autour des courts métrages a influencé tes autres dessins ?

Oui, surtout au niveau de la technique. Il m’a permis de me remettre à la photo et d’utiliser l’ordinateur. Au début, j’avais beaucoup d’appréhensions par rapport à l’ordinateur, ce n’était pas un  outil qui m’intéressait, puis à force de m’y mettre, j’ai découvert des choses que je ne pouvais pas faire à la main. Après, je ne dessine pas forcément de la même façon quand je dois faire quelque chose destiné à être publié ou si c’est pour moi : j’essaye de m’appliquer plus, de faire moins « crassou ». Même mon trait est plus léger et il y a moins de taches partout…

À ce sujet, dans de nombreuses illustrations, on retrouve des taches d’encre. Serait-ce ta signature ?

Probablement. Ces taches sont apparues avec l’encre de Chine : parfois, elles sont voulues, parfois pas.

Parlons de ton enfance et des buvards…

Ah, les buvards ! J’avais oublié leur existence… C’est peut-être lié, après tout : quand j’étais petite, je dispersais aussi de l’encre partout.

Sortie de clown (Nabil Ben Yadir, Belgique)

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Gwendoline, à qui sont ces pieds ?!

Et bien, ce sont les miens ! La photo a été prise en Bretagne, dans une crêperie où je travaille de temps en temps. Je me suis installée dans la cuisine, sur de grands plateaux en inox. Pourquoi de l’inox ? Il m’en fallait pour rappeler l’univers plus que froid de « Sortie de Clown ».

En Bretagne, il y a beaucoup d’inox ?!

Dans les crêperies, oui !

En allusion au clown de ce film, tu as rajouté un nez rouge. Pourquoi l’avoir croqué plutôt que photographié ?

Je voulais coiffer un de mes orteils d’un vrai nez rouge mais je n’en trouvais pas. À ce moment-là, je n’avais pas trop de temps alors, j’ai eu recours au dessin. Et puis, les clowns étaient rares dans la crêperie, sinon je leur aurais emprunté leur accessoire pour la photo !

En fanfare (Véronique Jadin, Belgique)

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Dans cette image, la photographie côtoie toujours le dessin, mais elle occupe une place plus marginale. Pourquoi ne pas avoir dessiné les mains des personnages ?

Avec l’encre de Chine, j’ai tracé les personnages du film, mais les mains que j’avais dessinées ne me plaisaient pas. Du coup, j’ai introduit la photographie dans l’image : cette fois, j’ai demandé à mes collègues-copains, Romain et Benoît, les deux serveurs de la crêperie, de se tenir la main. Tu remarqueras que Romain a le bras un peu poilu : je lui dirai de s’épiler la prochaine fois !

En fait, ce n’est pas de ton enfance qu’il faut parler mais bien de cette crêperie !

Ah, la crêperie, c’est mon studio à moi. J’y ai mes crêpes, mes plateaux en inox et mes modèles !

Un monde pour Tom (Atelier Zorobabel, Belgique)

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Tes compositions sont surtout liées à des fictions, plus rarement à des documentaires. Tu évites de travailler autour de films d’animation pour contrer tout risque de concurrence avec un univers visuel préexistant. Pourquoi avoir dès lors illustré « Un monde pour Tom », un film d’animation réalisé par des enfants encadrés par l’atelier Zorobabel ?

Ce dessin fait partie des tout premiers, il doit être le deuxième ou le troisième que j’ai fait. Tu remarques tout de suite la différence de style. J’avais accepté de faire l’illustration de ce court métrage d’animation en représentant surtout le travail des enfants. On les voit autour du tout petit Tom et de trois autres personnages. C’est évident que quand un film d’animation est déjà illustré, ce n’est pas la même chose que pour une fiction ou un documentaire : je ne peux pas m’approprier le dessin d’origine et je n’ai pas réellement la possibilité de redessiner autre chose. C’est pour ça qu’« Un monde pour Tom » a été le seul film d’animation que j’ai « illustré ». Je ne veux plus le refaire…

Tu ne peux pas t’approprier l’image du film mais tu pourrais la détourner…

Oui, en l’occurrence, c’est ce que j’ai fait pour ce court métrage, mais sur un film d’animation classique, ce serait bien plus complexe. Comment ne pas empiéter sur le style de quelqu’un quand on dessine soi-même ? Pour éviter tout souci, je ne veux plus réitérer l’exercice.

La Peur, petit chasseur (Laurent Achard, France)

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« La Peur, petit chasseur » est un film très sonore. Comment as-tu procédé pour l’illustrer ?

Comme tout le film se passe justement au niveau du son, j’ai eu beaucoup de mal à l’illustrer car « La Peur, petit chasseur » est un plan fixe de 9 minutes dans lequel plusieurs actions ont lieu : un petit garçon joue avec son chien dans le jardin, sa mère sort de la maison, étend son linge, on entend un son, celui d’un train, devenir de plus en plus puissant, au même moment, le mari rentre, ivre, à la maison et commence à crier sur sa femme. C’est très pauvre, l’illustration d’un plan fixe dans lequel il se passe quelque chose seulement au niveau sonore, mais rien au niveau visuel. Du coup, j’ai eu recours à une pirouette : j’ai utilisé la seule image du film et j’ai ajouté des ondes sonores. Ce n’était pas évident comme exercice, mais je l’ai pris comme un défi parce qu’il n’y avait pas beaucoup de détails dans l’image (à part une arrière-maison avec un fil à linge et une niche).

Mompelaar (Marc Roels et Wim Reygaert, Belgique)

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« Mompelaar » est un film « ovni » absolument décalé qui a beaucoup fait parler de lui cette année dans les festivals de courts métrages. Ton illustration est drôle et en même temps très sombre…

Très sombre, tu trouves ? Pourtant, tous les détails sont dans le film : la tête coupée, le petit chien qui, même s’il n’est pas hyper ressemblant, a un peu la même tête de con, l’enregistreur, les blablablas, le petit cadre au fond, la tapisserie moche que j’ai recréée à partir d’un site Internet spécialisé dans les tapisseries moches !

On sent que tu t’es plus éclatée dans cette illustration que d’habitude.

Oui, c’est clair. J’ai pu faire un truc plus déjanté que d’habitude. « Mompelaar » cultive un aspect étrange et incongru, mais il est très intéressant à croquer vu le nombre de détails très visuels qu’il comporte. En général, tu ne fais pas un truc complètement sobre pour un film aussi décalé.

Propos recueillis par Katia Bayer, Marie Bergeret et Adi Chesson

Illustrations : Gwendoline Clossais

Thiam B.B. d’Adams Sié

Dévoiler l’histoire

Présenté déjà dans de nombreux festivals (Amiens, Vues d’Afrique, Namur) et en compétition au festival Média 10-10, « Thiam B.B. » est un court documentaire d’une grande intelligence, réalisé dans le cadre d’un atelier organisé au Média Centre de Dakar par le festival Filmer à tout prix, et animé par Philippe de Pierpont et Pierre-Yves Vandeweerd qui signe la très belle photographie du film.

Dévoilant doucement son sujet avec beaucoup de finesse et de profondeur, Adams Sié saisit tout d’abord un geste, celui qui consiste à peindre et à repeindre, inlassablement, la même figure partout au quatre coins de la ville : une silhouette debout, face à nous, dont on ne saisit que les yeux. A travers de paisibles plans fixes où la profondeur de champ est privilégiée, surgit une ville peuplée de ce fantôme glissant de portes en fenêtres, de murs en échoppes, des charrettes aux pirogues. En captant d’abord le geste de celui qui peint, ses peintures, puis sa voix, son visage, son témoignage, qu’il mêle ensuite à d’autres témoignages, revenant sans cesse capter les silhouettes dans la ville, avec une lenteur méditative, le film mêle et tresse sur la peinture les différents discours qui viennent peu à peu en éclairer le mystère et en épaissir le sens.

« Thiam B.B. » (Beugue Bamba, « le disciple de Bamba »)  peint, dessine, sculpte ainsi, à Saint-Louis mais aussi dans d’autres villes et d’autres lieux, la silhouette de Cheikh Ahmadou Bamba. Il voue sa vie à refaire toujours la même image : celle du fondateur de la confrérie musulmane mouride, qui résista pacifiquement à la fin du 19ème siècle au colon français, tant et si bien que celui-ci n’osa jamais vraiment l’enfermer ni le faire assassiner, mais le condamna plusieurs fois à l’exil avant de lui remettre une Légion d’honneur qu’il refusa. La peinture de Thiam est mystique : c’est un rituel de prière. C’est aussi un signe de reconnaissance qui trace dans la ville le réseau des membres de la confrérie mouride. C’est enfin un acte d’allégeance à cette figure de résistance.

Peu à peu, Saint-Louis, ancienne capitale du Sénégal, se creuse de sa dimension historique. Rues écrasées de chaleur, murs de poussière et cours de misère, portes et murs peints envers et contre tout, la ville se livre comme ce monde fatigué, harassé, usé jusqu’à la corde où l’homme affirme son existence, avec ses mains, sa foi, son art, guidé par cette figure historique. La grande beauté de ce documentaire est d’avoir réussi à faire surgir, à travers ce geste artistique, les dimensions historiques qui peuplent le présent d’un lieu, et d’en avoir réaffirmé, dans le même temps, à travers le même geste, la portée existentielle, la liberté, la spiritualité. Dans le présent de Saint-Louis, aujourd’hui condamnée par son histoire coloniale et les cheminements de l’ordre mondial à cette misère poussiéreuse, des hommes continuent de s’affirmer dignes et libres.

Anne Feuillère

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Le Mulot menteur d’Andrea Kiss

Tel n’est pas pris qui croyait prendre

Illustratrice et plasticienne venue de Hongrie, auteur d’une dizaine de courts métrages d’animation, Andrea Kiss, réalise un petit film enjoué et drôle, vif et gai, adapté d’une fable d’Ervin Lázár où la morale se retourne comme un gant. « Le Mulot menteur », court métrage d’une vingtaine de minutes réalisé en papier découpé et colorié – une technique réjouissante qui, par ses imperfections et son artisanat, donne au film une irrégularité humaine et vivante – se construit assez simplement sur une série de rebondissements qui suivent le chemin d’un petit mulot, menteur comme un arracheur de dents.

Dans la première scène du film, il raconte, dans une taverne envahie d’animaux sidérés et enthousiastes, ses exploits sur les planètes du lointain système solaire. « Un mulot cosmonaute, tiens donc ! » se dit quant à lui le renard qui assiste au récit. Tenu de s’expliquer devant l’assemblée quant à ses exploits étonnants, le mulot prend la fuite, prétextant qu’on l’attend, poursuivi sans le savoir par le renard, malin et un brin agressif.  Mais sur le chemin du retour, le mulot fait une série de rencontres, d’abord avec le loup, ensuite avec le bouc. À chaque fois, mettant en scène de faux exploits en rapport avec les situations des deux autres animaux, le mulot va réussir à les tirer de leurs tracas, le loup et le bouc décidant de prendre exemple sur lui. Ce faisant, ils deviennent des héros dépassant leur situation grâce aux mensonges du mulot, grâce au pouvoir de la parole.

Outre son dessin vibrant et original, son rythme gai, ses voix enjouées (Thierry de Coster, Edwige Baily, Benoît Van Dorslaer, Philippe Verleysen, Jean-Michel Balthazar), « Le Mulot menteur » installe de belles ambiances entre le rêve et l’effroi (la traversée de la forêt nocturne), trouve des illustrations frappantes (les fleurs clochettes semées sur la route), et surtout aboutit à ce renversement réjouissant de la morale, celle des fables et des récits, où le mensonge n’a justement pas de valeur morale puisque c’est la parole qui invente le réel. Quant à la fin du film, elle est merveilleuse : la mulette, s’énervant d’abord contre le retard de son époux, lui pardonne tous ses mensonges dans une tendre étreinte amoureuse qui sait bien où la vérité de l’autre se situe.

Anne Feuillère

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Suzanne de Julien Monfajon et de Baptiste Janon

Love U

Ils s’appellent Guillaume, Michel, Jimmy, Ghislain, Myriam et Suzanne et habitent dans le Quartier des Balances à Salzinne. Qui sont-ils ? Six personnages de fiction imaginés par douze étudiants de l’IAD.

Le professeur et réalisateur, Benoît Mariage, d’origine namuroise, a dirigé ses élèves au cœur de ce quartier de logements sociaux pour une série de douze courts métrages. Chaque histoire, écrite en binôme, a donné lieu à deux montages différents.

La qualité du projet a été reconnue par le comité de sélection du festival de Média 10-10 puisque trois d’entre eux (Michel, Suzanne et Guillaume) ont été sélectionnés. La version de Julien Monfajon (co-écrite et co-réalisée par Baptiste Janon) pour le film « Suzanne « a obtenu le Prix du Meilleur Court Métrage de fiction pour cette 30ème édition.

Portrait sensible dans un quartier sensible. Suzanne travaille dans une usine de conditionnement. Emballer, déballer, déposer, transporter, tel est son lot quotidien. Dans une tenue de travail qui lui ôte toute féminité, près d’autres femmes vêtues à l’identique, elle effectue des gestes automatiques et déshumanisants. Son lien avec le monde, un téléphone portable qui, dans cette journée qui aurait pu être comme toutes les autres, va faire naître l’évasion, le rêve, le désir.

Suzanne reçoit des messages d’un inconnu. Tour à tour troublée, inquiète, flattée, coupable, les sentiments qui l’envahissent sont captés par la caméra sans qu’un mot ne s’échange. Tout autour, le brouhaha des machines et les conversations à peine audibles des ouvrières parviennent plus encore à nous isoler avec elle dans le silence, dans une bulle de rêve et d’espoir.

La profondeur du personnage est rendu par les changements presque imperceptibles qui se lisent sur son visage : un battement de paupière, des lèvres qui se pincent, un sourire incontrôlable nous font entrer au cœur de son intimité. Le spectateur est ainsi emmené à penser et ressentir les choses comme s’il les vivait. Comme Suzanne, nous sommes dans l’attente de ce petit signal qui va délivrer un message, comme elle, nous sommes déjà dans un ailleurs possible, une histoire en train de s’écrire, au propre comme au figuré.

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Julien Monfajon et Baptiste Janon filment au plus près du personnage. La comédienne, Lara Persain, dévoile ses fragilités avec finesse. Il faut la voir croquer dans sa pomme, le sourire aux lèvres alors qu’elle vient de lire un « Je vous trouve très belle » ; il faut la voir retirer nerveusement ses gants de manutention pour supprimer un « Je vous imaginais nue » l’impliquant déjà trop dans un désir qu’elle ne peut pourtant s’empêcher d’éprouver sans en connaître l’objet.

Par un dispositif simple, une mise en scène épurée et à la fois charnelle, les réalisateurs créent tout un univers dans le presque rien qui élargit le champ des émotions et donne au film toute sa dimension entre illusions et désillusions.

Sarah Pialeprat

Article paru sur Cinergie.be

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Article associé : l’interview de Julien Monfajon

Orgesticulanismus de Mathieu Labaye

Orgesticulanismus « Orgesticulanismons ! »

« Orgesticulanismus » est le premier court métrage d’animation d’un ancien élève de La Cambre, produit par Caméra etc. Animateur dans cette maison de production consacrée principalement au film d’atelier, Mathieu Labaye a déjà réalisé en son nom propre deux courts métrages. À Media 10-10, son premier film professionnel aura fait l’unanimité, empochant le Prix du Meilleur Court Métrage d’Animation remis par le Jury Officiel et celui du Jury Presse.

C’est qu’« Orgesticulanismus », au bord d’un cinéma expérimental, est un film qui cherche, se libère, énergique, frénétique, jubilatoire, tellement vivant. Très ambitieux techniquement, il s’organise en dehors des genres codifiés du court métrage, sans scénographie étouffante ou conventions dramaturgiques attendues. D’une étonnante richesse formelle, tant par son travail autour du dessin que par ses articulations à la bande sonore et à la musique, « Orgesticulanismus » est d’une grande inventivité et se construit en trois temps sur une idée assez simple.

Tout est dans ce titre plutôt imprononçable qui semble une sorte de barbarisme formé à partir de plusieurs mots qui frappent : « le geste, la gesticulation », « l’orgasme, l’organisme» et « l’anima animée ». Trois plans de projections qui articulent le film en quelque sorte. « Orgesticulanismus » n’est pas une fiction, il ne raconte pas d’histoire, mais cherche à mettre en scène « le mouvement », du pur mouvement, l’essence même du cinéma. Il n’est pas documentaire, et pourtant il se construit autour d’un témoignage, celui de Benoît Labaye, le père du réalisateur, qui conduit le cheminement du film à travers sa voix en off.

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Mathieu Labaye monte d’abord des photographies d’un enfant qui grandit au fil du temps. Devenu adulte puis vieillissant, cet homme semble s’immobiliser pour s’arrêter enfin, totalement cloué dans une chaise roulante. En voix off, l’homme raconte son expérience : « C’est par le mouvement qu’on s’approprie sa propre vie. Par la liberté d’aller, de venir, d’avoir des gestes d’amour, de colère, peu importe. Quand on est privé du mouvement comme je le suis, si on veut survivre, il faut réinventer le mouvement autrement. ». Comme pour faire œuvre de réparation, « Orgesticulanismus » va frénétiquement reconstruire le mouvement pour le donner à voir, à sentir, l’abstraire enfin, mettant en scène dans le geste, la colère, la révolte, le débordement des énergies, la joie, l’apaisement.

Cette dernière image photographique d’un homme cloué dans sa chaise roulante se transforme en un dessin : le même homme est relié à des fils, immobile toujours, dans sa chaise roulante. Lui succèdent d’autres personnages (petite fille qui descend d’une chaise, vieillard qui se redresse, gros monsieur qui fait pipi), eux aussi reliés à des fils, dont le film décortique le mouvement, le reproduisant plusieurs fois. Répétition mécanique des gestes de petites marionnettes.

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Et puis, voilà que le premier des personnages, celui de la chaise roulante revient, tente de se lever de sa chaise, tombe mais se transforme en un autre personnage. Chaque image désormais sera celle d’un autre corps, d’un individu nouveau. Dans ces multiplications de personnages qui mutent les uns les autres par le vecteur du mouvement, c’est le mouvement lui-même qui se figure, s’échappant de cette toile d’araignée pour s’évader dans une danse de plus en plus frénétique. Sur une musique extrêmement rythmée, entre jazz et electro, signée Fabian Fiorini, ces mutations superposées explorent la richesse des mouvements de la danse, moment de jubilation totale où les corps jouissent de leurs propres possibilités, sortant d’eux-mêmes, en extase, jusqu’à se heurter à leurs limites et exploser. Alors, au-delà même des gestes,  les corps sont devenus  des images abstraites, ronds de couleurs, anneaux flottants, le mouvement s’étant comme libéré, se figurant désormais de l’intérieur, pure sensation, respiration, pulsation.

Anne Feuillère

Article paru sur Cinergie.be

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Franco Lolli, réalisateur de Como todo el mundo

Franco Lolli est sorti diplômé du département Réalisation de la Fémis en 2007. Son film de fin d’études, « Como todo el mundo », a été sélectionné et récompensé dans de nombreux festivals, notamment à Huy, Angers, Poitiers et Clermont-Ferrand où il a remporté en février 2007, le Grand Prix de la Compétition Nationale. Début octobre, il était de retour en tant que juré à Huy, au FIDEC (Festival International des Écoles de Cinéma).

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As-tu vu des films dans ton enfance qui t’auraient incité à te dire : “plus tard, moi aussi, j’aimerais faire du cinéma”?

Franco Lolli : J’ai commencé très tôt à y penser. J’ai 25 ans et depuis l’âge de 14 ans, je sais que je veux faire du cinéma. Je passais beaucoup de temps devant la télévision, et comme j’avais le câble, je regardais énormément de films. Des films comme « Trainspotting », « Forrest Gump » et « Pulp Fiction » m’attiraient. Rapidement, j’ai commencé à fréquenter un ciné-club de Bogota, avec mon meilleur ami. À 14-15 ans, on a réellement découvert le cinéma d’auteur et commencé à voir des films différents, comme « Crash » de David Cronenberg, les premiers films de Verhoeven, « La Grande Bouffe » de Ferreri et les films de Kubrick. Ces films-là et ceux de ma jeunesse m’ont marqué et m’ont donné envie de faire un jour à mon tour du cinéma.

À l’époque, t’intéressais-tu aussi au cinéma colombien ?

Non. Le cinéma colombien est très mauvais. Il ne me parle pas, à l’exception des films de Victor Gaviria vus à deux reprises à Cannes. Il s’agit du seul cinéaste colombien de fiction qui m’intéresse. Je ne sais pas pourquoi le cinéma ne marche pas en Colombie, d’ailleurs ça m’effraye un peu parce qu’à chaque fois que quelqu’un fait un film là-bas, c’est mauvais !

Tu as quitté Bogota pour venir étudier en France, d’abord à Montpellier, puis à Paris (La Sorbonne, La Fémis). Comment s’est effectué ton parcours ?

Je voulais aller dans une école en Europe ou aux États-Unis parce qu’en Colombie, il n’y a pas vraiment de possibilités de faire de bonnes études de cinéma : les profs et les moyens techniques ne sont pas les mêmes. Après le bac, j’ai voulu entrer à la Sorbonne (Paris III) mais la faculté n’acceptait pas d’étrangers âgés de 18 ans. J’ai donc commencé un DEUG de cinéma à Montpellier que j’ai poursuivi à Paris III. Pendant cette deuxième année, je me suis dit que j’allais tenter les examens des écoles européennes. Quand je me suis renseigné sur la Fémis, je me suis dit : « c’est là que j’aimerais être, cette école a les moyens, et les étudiants ont tout le matériel à leur disposition ». J’ai aussitôt pensé que je ne serais jamais pris. Pour passer le concours, il faut avoir fait un Bac+2. Moi, je me suis présenté à 20 ans, je n’avais rien fait dans le cinéma, juste deux courts métrages vraiment amateurs tournés en vidéo en Colombie. En me préparant pour le concours, je me suis dit : « si tu veux entrer là-dedans vu que tu as tout contre toi, il va vraiment falloir que tu bosses beaucoup ». À l’oral, on m’a demandé pourquoi je voulais être réalisateur et qu’est-ce que j’avais de différent par rapport aux autres. J’ai notamment parlé des films que j’aimais et de ceux que je n’aimais pas.

Qu’est-ce que tu avais envie de faire, toi, comme films ?

Moi, je savais que je ferais des films assez réalistes et que je parlerais de ce qui m’interpelle. En termes de rêves, je voulais faire un cinéma asez digne, un cinéma qui s’intéresse aux personnes et aux rapports de classes. À l’examen d’entrée à la Fémis, par exemple, je parlais déjà de l’envie de filmer l’adolescence et les classes sociales. Et quatre ans plus tard, j’ai fait “Como todo el mundo”, un court métrage qui reprend ces thèmes.

Quelle était la liberté accordée à la Fémis?

On a une liberté totale. La seule liberté, c’est celle que nous nous enlevons : c’est nous qui nous mettons les contraintes. Moi, je me suis libéré peu à peu. Juste avant mon travail de fin d’étude, j’ai réalisé un film qui était tout le contraire de ce que j’aurais imaginer faire un jour. C’est une histoire d’amour perçue par le point de vue d’une fille, tourné rapidement en vidéo avec des acteurs du Conservatoire de Paris. Il y a des scènes que je n’aurais pas osé faire dans un autre film parce que tout était au feeling, improvisé. Je ne m’interdisais rien, je faisais ce qui me venait. Je prenais la caméra; si j’avais envie de filmer un œil, je le faisais. Ça m’a beaucoup libéré d’avoir fait ce film : je me suis lâché, je me suis libéré des contraintes, des pressions, des trucs d’ego par rapport à mon propre regard et surtout par rapport au regard des autres.

Comment est-ce que le court métrage y est présenté ? En tant que carte de visite ou en tant que film?

Les professeurs prennent le cout métrage pour ce qu’il est : pour un film. Ils ne se disent pas juste qu’ils vont nous faire faire des courts pour qu’on sache après faire des longs métrages. Un film est un film et si il est court, il est court. Après, évidemment, on est très nombreux à faire des courts et avoir envie de passer au long. C’est très rare, les gens qui ont envie de rester au court toute leur vie, surtout dans une école de cinéma.

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Qu’est-ce qui a été à l’origine de ton film de fin d’études, « Como todo el mundo » ?

C’est un film extrêmement autobiographique. Il a été tourné en Colombie, en espagnol. Il parle de mon milieu social, de ma relation avec ma mère à une époque de ma vie, de mon groupe d’amis, de mes souvenirs de jeunesse. Même si elles sont fictionnalisées, presque toutes les scènes sont arrivées. Même le chien qui apparaît dans le film est autobiographique : c’est le chien que j’avais à Bogota! Cela faisait deux ans que je savais que je voulais tourner en Colombie et quatre ans que l’idée du film trottait dans ma tête. En première année d’étude, j’avais déjà fait une fiction de 10 minutes sur la relation entre un fils et une mère, mais elle se passait en France. Cette fois, mes désirs étaient divers. J’avais très envie de filmer des non professionnels, l’adolescence et les relations entre les classes sociales en Colombie. Je me suis intéressé à une classe très particulière, la bourgeoise, parce que c’est la seule que je connaisse vraiment. Ça, c’est une des choses que j’ai dites à mon oral, au concours d’entrée de la Fémis : il faut raconter ce qu’on connait, ce qu’on a vécu, avoir un lien d’intimité avec ce qu’on filme.

Pourquoi as-tu eu envie de travailler avec des comédiens en partie non professionnels?

J’avais plus envie de travailler avec des amateurs qu’avec des professionnels. Avant « Como todo el mundo », j’ai fait ce film en vidéo avec des comédiens du Conservatoire que j’avais choisi de filmer non comme des comédiens, mais comme des personnes. J’ai voulu les filmer comme ils étaient dans la vie, le plus près du réel, de façon un peu documentaire. Cette manière de procéder m’a convenu, cela m’a donné envie de poursuivre dans la même voie. J’avais fait un autre film avec des comédiens, ça s’était mal passé avec eux, mais j’ai pu sentir une fraîcheur et du cinéma grâce à une scène pleine de figurants, de non professionnels. J’ai eu envie de retrouver ces sensations. Dans mon film de fin d’études, tous les jeunes sont des comédiens non professionnels. Le protagoniste (Pedro Santiago Corrès) est également un amateur. Il n’avait jamais joué avant et n’a pas joué depuis. Par contre, son rôle est très proche de sa vraie vie. Cette proximité entre réalité et cinéma m’intéressait.

Ton film fait 27 minutes. As-tu envisagé de le raccourcir?

J’avais l’argent pour un film de 24 minutes, on a dû se battre pour trouver les fonds nécessaires pour pouvoir le faire dans la durée qu’on considérait comme bonne. Je ne me suis jamais dit que le raccourcir serait meilleur pour sa diffusion. Au contraire : c’était une expérience cruciale de faire le film le plus long possible comme préparation pour la suite.

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L’année passée, « Como todo el mundo » a remporté le Grand Prix de la compétition nationale (française) à Clermont-Ferrand. Avais-tu imaginé une telle récompense dans un festival aussi important ?

À vrai dire, j’ai été tout à fait étonné. Avoir un prix à Clermont-Ferrand semble tellement improbable que tu n’y crois pas vraiment, néanmoins, tu as quand même envie d’y croire un tout petit peu ! À Clermont, les films d’études sont au même niveau de compétition que les autres, ce qui fait qu’on a autant de chances que les autres réalisateurs. C’est difficile d’anticiper, mais c’est possible d’avoir de l’espoir. J’ai trouvé que la qualité de la sélection française n’était pas extraordinaire : il y a des bons films, mais la grande majorité n’est pas bonne.

Pourquoi penses-tu que ces films ne sont globalement pas bons ?

Je pense qu’en France comme dans n’importe quel pays, ce n’est pas possible de trouver 60 bons courts métrages et 60 bons réalisateurs chaque année. La compétition nationale reprend tous les films français tandis que son pendant international recense les meilleurs films, tous pays confondus. La compétition internationale est bien meilleure que la nationale, le niveau n’est vraiment pas le même.

Selon toi, y a-t-il une différence entre être sélectionné dans un festival de courts métrages et dans un festival de films d’écoles ?

Il me semble qu’un festival qui n’est pas spécialisé dans le film d’école a plus de liens avec le monde professionnel réel et que les films sont parfois plus mûrs, mais sincèrement, cela ne veut rien dire. Regarde cette année, par exemple, ce qui s’est passé à Clermont-Ferrand, le festival de courts métrages le plus grand du monde censé être très représentatif du secteur. Il me semble que c’est très symbolique qu’à la fois le grand prix national et le grand prix international (« Auf der Strecke » de Reto Caffi) aient été attribués à des films de fin d’études.

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Tu travailles maintenant simultanément sur deux projets : un moyen et un long métrage. Quel regard portes-tu sur le format court ?

C’est compliqué. Si je ne faisais pas de cinéma, je n’aurais jamais vu de courts métrages. Il y a de très bons courts qui n’auraient pas pu exister sans ce format-là. Pense à « La Jetée » de Chris Marker : ce film-là ne peut exister que comme il existe, c’est-à-dire en court métrage. À Huy, dans la compétition internationale du FIDEC, j’ai aimé un tout petit objet, « L. H. O. », qui ne dure que 3 minutes. Je trouve qu’il faut être très fort pour raconter une histoire sur le monde ou sur quelqu’un en si peu de temps. Moi, par exemple, je ne sais pas comment raconter une histoire en peu de temps, que ce soit en 3 ou en 12 minutes. J’ai besoin de faire de longues scènes de 3-4 minutes comme je les ai vues au cinéma entre 14 et 18 ans, j’ai besoin de voir mes personnages évoluer. C’est pour cela que j’ai en partie envie de m’exercer au format long.

Qu’est devenu ton meilleur ami de l’époque, celui avec qui tu avais l’habitude d’aller au cinéma?

Il fait du cinéma, lui aussi (rires) ! On est venu en France en même temps, il a raté la Fémis trois fois, et comme il avait trop d’orgueil pour faire une autre école de cinéma, il a décidé de se lancer seul. Il est premier assistant sur des longs métrages en Colombie, a un projet de long métrage et a été premier assistant sur presque tous mes films.

Tu es sorti de la Fémis il y a un an. Qu’as-tu retenu de ton passage par cette école?

Avant l’école, mon parcours était théorique : j’avais rêvé du cinéma. En arrivant à la Fémis, j’ai commencé à faire du cinéma. Pendant ces quatre années, j’ai fait des films et j’ai été entouré de cinéastes, donc je retire tout. Même si j’avais des choses à raconter, à exprimer, j’ai tout appris là-bas.

Propos recueillis par Katia Bayer

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Auf der Strecke (Fausse route) de Reto Caffi

Conte de la lâcheté ordinaire

Rolf, vigile dans une grande surface, est secrètement amoureux de Sarah, la jolie libraire. Assis devant ses écrans de contrôle, il passe ses journées à l’observer par l’entremise des caméras de sécurité. Rolf, solitaire, triste et maladroit, n’ose approcher la jeune femme et ne sait comment attirer son attention. Ses tentatives se soldent par des échecs, son manque de courage et de prise d’initiative prenant toujours le dessus…

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Un soir dans le métro, Rolf est témoin d’une dispute entre Sarah et un homme qu’il pense être le nouveau petit ami de la jeune femme. Sarah quitte le véhicule en pleurant, ce qui réjouit Rolf… Mais son amusement est de courte durée : le compagnon de Sarah est agressé par une bande de jeunes délinquants. Au lieu de l’aider, partagé entre lâcheté et jalousie, Rolf descend du wagon, laissant le jeune homme à son sort…

Lauréat d’une flopée de prix dans de nombreux festivals de courts métrages, notamment le Grand Prix de la compétition internationale à Clermont-Ferrand en 2008, « Auf der Strecke » est avant tout un film d’acteurs révélant le talent de Roeland Wiesnekker (Rolf), particulièrement convaincant et attachant dans la peau de ce lâche rongé par le remords qui va devenir un opportuniste par la force des choses.

Au-delà de son casting, « Auf der Strecke » ne dit rien de plus que l’on n’ait déjà vu dans des films de qualité supérieure mais délivre son message avec une certaine finesse. Si l’œuvre est donc très loin d’être révolutionnaire, elle n’en est pas moins de qualité, filmée avec élégance et économie. On pardonnera un score trop explicatif et redondant pour s’intéresser avant tout aux deux acteurs principaux, excellents et à des thématiques particulièrement intéressantes : la lâcheté (Rolf n’est pas le seul à ignorer la mort imminente du jeune homme : d’autres passagers quittent sans vergogne ou par peur le lieu du drame, coupables de non-assistance à personne en danger) la culpabilité, le remords, la solitude… Des thèmes à première vue passionnants, exposés avec brio par Reto Caffi, un jeune réalisateur sorti de la KHM (Haute Ecole d’Art des Médias) de Cologne dont il s’agit ici du film de fin d’études.

« Auf der Strecke » ne va malheureusement pas au bout de ses enjeux et laisse le film inabouti, sur une interrogation. Rolf ne révèle donc jamais à Sarah son secret honteux, ce qui d’un point de vue scénaristique ne fonctionne pas et laisse le spectateur sur sa faim. Dommage, car le réalisateur s’avère néanmoins doué pour installer un dilemme passionnant. « Auf der Strecke » est une œuvre intéressante et réalisée par une équipe talentueuse, mais qui aurait sans doute bénéficié d’un quart d’heure supplémentaire.

Grégory Cavinato

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Kilka prostych slow (Quelques mots simples) d’Anna Kazejak-Dawid

Krystyna est une jeune femme indépendante mais aussi une mère totalement irresponsable. Convaincue du don artistique de sa fille membre d’une chorale, elle l’emmène, contre son gré, à un casting de girls band. Sur place, celle-ci renie publiquement sa mère.

Gagnant du Prix Roger Closset à la dernière édition du FIDEC (Festival International des écoles de cinéma), ce court métrage de plus de 30 minutes raconte avec justesse et force la relation difficile entre une mère célibataire et sa fille adolescente qui se toisent, s’affrontent se heurtent jusqu’à se détruire. « On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille » pourrait être le leitmotiv de ce drame social.

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Au lieu de s’engouffrer dans les abîmes du pathos, Anna Kazejak-Dawid, jeune réalisatrice polonaise ayant étudié à Lodz, à l’Ecole Nationale de Pologne, joue la carte de la pudeur par l’intermédiaire de comédiennes à l’interprétation irréprochable (Agata Kulesza et Marlena Kazmierczak). Tout au long de ce roadmovie, mère et fille transportent leurs blessures comme unique bagage : celui d’une seule et même souffrance de deux êtres incapables de communiquer.

Marie Bergeret

Eine geschichte mit Hummer (Une histoire avec Homard) de Simon Nagel

Bruno (Stephan Witschi), la quarantaine bedonnante, est un petit représentant en sapins de Noël musicaux. Un peu gauche, pas très adroit, il est… le Grand Blond avec un homard ! Un homard ? Disposé à avancer sentimentalement, Bruno reçoit une amie à dîner. Au moment de plonger un homard dans une casserole, il suspend son geste. Quand son invitée arrive, elle découvre le crustacé en train de patauger gaiement dans la baignoire.

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Sorte de poème de l’absurde, plus proche du comique à la Bourvil qu’à la de Funès, ce petit film tout droit venu de Suisse, émeut par son héros attachant et attendrissant. L’humour naît de situations contrastées et non de la simple moquerie. Filmée dans un décor très sobre privilégiant les plans d’ensemble aux plans rapprochés, « Une histoire avec homard » met l’accent sur la mise en scène. Les dialogues sont quasi absents, la musique, loin de se limiter à illustrer les images, joue un rôle prédominant. Elle permet d’identifier le personnage à l’instar du début de « Mon Oncle » de Tati : le choix des cuivres souligne le côté comique et léger des situations vécues par Bruno. Ce parti pris esthétique rapproche le film des muets d’antan plus que des grosses productions à l’effet surabondant.

En observateur compatissant d’une société individualiste où les personnes seules ne trouvent pas forcément leur place, l’auteur a préféré l’humour à la tragédie et la fiction au documentaire. Ce qui fait du film de fin d’études de Simon Nagel, sorti en 2008 de l’école ZHdK (Zürcher Hochschule der Künste) de Zürich, une réelle bouffée d’air frais à respirer sans modération.

Marie Bergeret

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Milovan Circus de Gerlando Infuso

Tours et détours

Dans son film de troisième année, « Margot » (Prix Jury Jeunes au Festival d’Annecy), Gerlando Infuso, étudiant à La Cambre, avait développé un récit autour d’un personnage partagé entre la folie et le froid. Un an a passé, une nouvelle idée a poussé, celle d’un artiste de cirque en proie au rejet et à la vieillesse. Avec « Milovan Circus », Gerlando Infuso renoue avec le sentiment de solitude, la poésie du sombre et l’animation en volume, éléments qui avaient contribué à la qualité de son court métrage précédent. Le film a séduit le Jury au dernier Festival Média 10-10, puisqu’il a obtenu le Prix de La Meilleure Bande Sonore, et le Prix de l’Image Numérique.

Nuit noire, rues désertes, rêves et cauchemars. Dans les cages et roulottes du Milovan Circus, on dort déjà, ou on est sur le point de mettre son pyjama, juste après s’être démaquillé ou avoir craché le feu une dernière fois. Le vent, lui, travaille encore : un souffle suffit à décoller une affiche et à en dévoiler une plus ancienne, celle d’une gloire passée, le Grand Iakov. Torse et pieds nus, celui-ci apparaît, vieilli et affaissé, dans le reflet du miroir fissuré de sa table de maquillage. En suivant le contour de ses rides, Iakov se met à se remémorer sa vie : son don pour la magie révélé pendant son enfance, ses débuts remarqués au cirque, sa célébrité croissante, ses sentiments naissants pour une collègue acrobate, son éviction de la piste au profit d’une “innommable créature”, et sa reconversion en mime de rue.

« Milovan Circus » est intéressant à plusieurs égards. Au niveau de la forme, Gerlando Infuso, interviewé après le Festival d’Annecy au sujet de « Margot », expliquait qu’après s’être essayé à plusieurs procédés, il s’était enfin trouvé avec l’animation en volume. « Milovan Circus » prouve qu’il a eu raison de poursuivre dans cette voie : ses marionnettes sont tout aussi vivantes, sombres et poétiques d’un film à l’autre. Avec une nuance : « Margot » se construit sur base d’une voix-off censée représenter le monologue intérieur et obsessionnel du personnage principal, tandis qu’aucun son, si ce n’est musical, ne sort de « Milovan Circus ». Les scènes en flash-back et le regard perdu et vide du héros déchu racontent l’intériorité, les mots et les épreuves. Confrontée au succès éphémère et à ses effets pervers (déconvenue de l’artiste, solitude, rejet, oubli, …), la marionnette Iakov rappelle avec une certaine émotion Calvero, ancienne vedette comique de music-hall interprétée par Chaplin dans « Limelight », (Les feux de la rampe). Un autre laissé-pour-compte de la réussite.

Katia Bayer

Article paru sur Cinergie.be

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Articles associés : l’interview de Gerlando Infuso, le  reportage sur le tournage de « L’Oeil du Paon »

Edito

Format Court est né d’une envie. Celle de parler de court métrage de façon différente et visuelle. Pourquoi s’intéresser à cette forme cinématographique ? Parce que le court métrage est un genre à adjectifs : particulier, riche, diversifié, passionnant, inventif et très créatif. Source d’innombrables idées, histoires et émotions, il est lié aux débuts du cinéma, aux parcours filmographiques de nombreux réalisateurs, et à différentes plateformes de diffusion (festivals spécialisés, DVD, salles, télévision, VOD, Internet, …). Pourtant, le court métrage ne touche qu’une communauté d’initiés et reste encore méconnu, confidentiel et sous-estimé. Cette situation peut s’expliquer : le court métrage manque de visibilité, peu de revues lui sont consacrées, la télévision le programme tardivement, sans compter que des préjugés entourent encore le mot « court ».

© Gwendoline Clossais

Attachée au court métrage, une petite équipe a souhaité lui apporter une mise en valeur supplémentaire à travers un nouvel espace virtuel. Format Court ne se conçoit pas comme un site exhaustif sur le court ni comme un annuaire ou un portail d’actualité. Au contraire, ouvert à tous les genres, durées et nationalités, il offre, à travers une  variété de sujets, un regard critique et personnel sur le cinéma bref. Au fil de ses numéros, Format Court compte intégrer un contenu rédactionnel et vidéo : des focus sur des festivals spécialisés, des portraits de professionnels du secteur, des critiques de films et de DVD, mais aussi des extraits voire des courts métrages dans leur intégralité, en guise d’illustration.

Pour son lancement, en janvier 2009, l’équipe de Format Court s’est intéressée à trois événements liés au genre court : le FIDEC, Cinépocket et le festival Média 10-10. Prenant place dans trois villes belges (Huy, Bruxelles, Namur), ils ont chacun leur spécificité (films d’écoles, films réalisés sur portables, films belges) et une relation particulière au cinéma de cinq lettres. En lien avec ces focus, ce numéro propose des interviews, des vidéos et des chroniques de films vus, appréciés et défendus par la rédaction. Nous vous souhaitons de jolies découvertes sur notre site.

Katia Bayer
Rédactrice en chef