Ali Asgari & Farnoosh Samadi Frooshani. I comme Iran

À deux, ils façonnent un cinéma qui nous plaît énormément, un cinéma sur le fil, très pudique, simple et intime. Si on a découvert l’Iranien Ali Asgari il y a trois ans à Cannes avec un film très maîtrisé en compétition officielle, « More than two hours » (titre original « Bishtar Az Do Saat »), on l’y a retrouvé cette année avec un nouveau titre, également très fort, en compétition, « Il silenzio », accompagné de sa compagne et co-réalisatrice, Farnoosh Samadi Frooshani. Après avoir projeté leur film au Studio des Ursulines en juin dernier, en leur présence, nous publions leur entretien réalisé au festival. Un entretien nourri par  les tapis persans, la censure, les silences, la vérité, la débrouille et les liens.

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En l’espace de plusieurs courts, on vous sent de plus en plus investi dans les thèmes suivants : le secret, le tabou, l’intime, le privé. Est-ce quelque chose très présent dans votre travail quand vous préparez un nouveau court ?

Farnoosh Samadi Frooshani : À chaque fois que je travaille pour Ali ou pour moi, je cherche près de moi, autour de moi. Pour moi, la vie est comme une accumulation de tapis persans. Je cherche des choses invisibles pour les autres, mais qui me parlent.

Ali Asgari : Tu veux voir ce qu’il y a derrière. Farnoosh parle de tapis iraniens. Ils comportent beaucoup de symboles, d’histoires, de détails.

F.S.F : J’adore les détails !

A.A : Au premier coup d’œil, on ne voit pas tout mais si on fait attention aux détails, on en apprend davantage. Pour le scénario, c’est la même chose. Avec les détails, on touche plus le public.

F.S.F : À Rome, il y a un grand jardin qui surplombe toute la ville, que tu peux voir grâce à une longue vue. Quand j’écris, je pense à ça : je vois toute la ville et j’imagine les secrets qui s’y dissimulent.

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Dans votre filmographie, un film se démarque, « La Douleur » dans lequel un jeune homme cherche à tout prix à être reçu par un dentiste qui refuse de le recevoir parce qu’il a le sida.

A.A : : Il s’agit d’un film tourné en Iran. Je voulais confronter le public à une situation complexe : faut-il dire la vérité ou non ? Est-on prêt à tout entendre ? Le personnage du film choisit de dire la vérité sur son état, il est rejeté, réagit de manière extrême, non attendue. C’est quelque chose de très violent à voir pour le spectateur, mais pour moi, sa réaction est logique, c’est comme un cri face à sa situation.

Tu parles de cri mais dans vos films, les personnages ne crient jamais. Ils sont très silencieux au contraire.

F.S.F : Oui, c’est vrai. Dans notre dernier film, « Il silenzio », nous avons souhaité montrer une mère et une fille devant affronter une situation bien particulière – le cancer de la mère – et le silence de sa fille qui n’accepte pas cette situation, sa confrontation à la disparition de sa mère.

A.A : : La dernière scène dans le film (la fille se couvre les oreilles pour ne pas entendre les mots du médecin) a été inspirée par Le Cri de Munch qui est aussi un cri silencieux. C’est une belle opposition, crier dans le silence.

Quelle était votre envie pour ce film ?

A.A : : Pour « Il silenzio », on a souhaité parler du silence en général, d’où le titre du film, mais aussi du silence des enfants de l’immigration, témoins silencieux de problèmes qui arrivent autour d’eux. Le sujet du film est surtout le lien d’un enfant à sa mère, on ne voulait pas se centrer sur la question de l’immigration, mais on souhaitait quand même évoquer ses conséquences du point de vue de l’enfant.

Comment c’est de travailler ensemble ?

A.A : C’est super (rires) ! On travaille ensemble depuis quatre courts-métrages. C’est une vraie collaboration, on se parle beaucoup. Farnoosh a scénarisé mes précédents films. Quand elle a eu l’idée d’Il Silenzio, on a décidé d’aborder ensemble sa réalisation.

Farnoosh, tes histoires sont très particulières, elles se passent la plupart du temps en Iran et parlent de choses que la société iranienne n’a pas vraiment envie d’affronter. Elles se situent près des limites sans jamais les franchir. Comment écris-tu avec tous ces paramètres ?

F.S.F : En tant que réalisatrice et scénariste iranienne et ayant grandi avec la censure, quand je pense à une histoire, je me censure moi-même non volontairement, non consciemment.

C’est difficile ?

F.S.F : On me le demande mais ça ne l’est pas car c’est à l’intérieur de moi. Je pense que ce n’est pas si mal pour moi, ça m’offre une belle part de mon écriture.

Vous avez vécu en Italie, vous vivez maintenant en France. Pensez-vous écrire et filmer différemment ?

A.A :  Quand on fait des films, la plupart du temps, le sujet nous attrape. Je ne peux pas dire ce que je ferai ailleurs, avec d’autres histoires. Si d’autres histoires m’attrapent, j’essayerai de les faire. J’ai surtout envie de continuer à faire des films qui me permettent de connecter les gens entre eux. Tous nos films peuvent être résumés d’une simple phrase. Ils peuvent aussi naître d’une photo. « The Baby » est né comme ça.

De quelle photo ?

A.A : Une amie a posté une photo sur Facebook montrant deux filles ensemble. L’une d’entre elles fumait. La photo avait été prise à l’université. Ça a eu beaucoup d’effet sur moi, j’y ai pensé pendant plusieurs jours.

F.S.F : On avait une base de scénario et la photo a déclenché quelque chose.

Et pour « Il silenzio » ?

F.S.F : Ça a été un peu la même chose. Une de mes amies rencontrées en Italie a eu un problème médical, je l’ai accompagnée à l’hôpital.Ce n’était pas un gros problème mais je me suis dit : “Que faire si le médecin m’annonce une mauvaise nouvelle ? Comment réagir ?”

A.A : On avait aussi l’obsession de faire un film sur des enfants immigrés devant quitter leur pays, on a donc mélangé ces deux situations. On travaille comme ça : avec des liens, des images, des phrases et de l’imagination.

De film en film, vous travaillez avec des comédiens non professionnels. Pour quelle raison ?

A.A : C’est vrai, dans tous mes films, je travaille avec des non professionnels. Ils reviennent de film en film. Certains font du théâtre, mais sont amateurs. Je ne crois pas que les professionnels sont ceux qui travaillent le plus. Les superstars ne sont pas plus professionnelles parce qu’elles sont plus connues. Je suis plus intéressé par le fait d’être professionnel par ce qu’on fait, par ce qu’on dégage, par ce qu’on amène sur un plateau et par le respect de son travail.

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Vous êtes en train de préparer votre premier long-métrage. Où en êtes-vous ?

A.A : Il va être tourné à Téhéran, on espère en janvier. J’en serai le réalisateur, Farnoosh la co-scénariste. Il pourrait s’agir d’une co-production franco-iranienne. Pour le moment, le film est iranien car en France, cela prend beaucoup de temps pour financer les films.

En Iran, vous n’avez pas besoin de beaucoup d’argent pour tourner, n’est-ce pas ?

A.A : Personne là-bas n’attend l’argent. Si tu veux filmer, tu demandes à tes amis. Tu leur proposes la somme que tu as et tu leur demandes si ils sont pris ou non. C’est la différence avec la France et l’Europe : en général, si tu veux faire un court, tu vas voir ton producteur qui te fera attendre 6 mois ou un an pour trouver l’argent et obtenir l’accord des commissions. A Téhéran, tu prends ton téléphone, tu donnes tes dates de tournage et tu y vas. Le peu d’argent public va aux gens connus. Notre fonctionnement est très simple et très bon marché. C’est pourquoi on produit énormément de courts.

La plupart ne sont pas vus.

A.A : Car ils sont très amateurs, faits par besoin d’expérience, mais quelques bons films ressortent quand même chaque année.

Comment les gens réagissent-ils à vos films dans votre pays ?

A.A : Les gens peuvent être très nationalistes, tu ne peux pas imaginer à quel point certains réagissent très mal à nos films car ils estiment que les problèmes qui existent dans notre pays doivent rester à l’intérieur et ne pas être montrés à l’extérieur.

F.S.F : Je pense qu’ils n’aiment pas la vérité. Par exemple, la situation de « More than two hours »(une jeune femme se voit refuser de soins après des complications liées à sa première fois parce qu’elle n’est pas mariée) est arrivé à mon amie. Tu ne peux pas imaginer combien de jeunes gens nous ont dit que ce genre de problème n’était pas vrai, que si une femme avait ce souci et se rendait à l’hôpital, elle serait soignée très rapidement. Seulement le film qu’on a fait montre la situation complètement opposée. Ça dérange.

A.A : Pour moi, confronter les gens à une situation existante, leur montrer à quel point elle est négative, les incite à ne pas y croire, mais peut-être que leur inconscient sait – mais ne veut pas admettre – qu’une telle situation existe.

Certaines personnes nous disent qu’il faut montrer la beauté de notre pays, je leur réponds que ce n’est pas mon job, mais celui de la municipalité. Il y a beaucoup de documentaires qui vont dans ce sens, mais ce n’est pas ce qui compte pour moi. Je vis dans un beau pays mais j’essaye de montrer la réalité dans laquelle les gens vivent et portent leurs identités. Pour moi, c’est plus important de montrer qui on est et comment on vit dans ce monde.

Vous essayez aussi de dépeindre une société très mixte.

F.S.F : Oui, exactement. Si j’avais vécu la situation de « More than two hours », ma famille n’aurait pas réagi car je suis leur fille, mais à Téhéran, les gens sont issus d’une société très mixte. Ils sont partagés entre traditions et modernité.

A.A : Il y a beaucoup de conflits dans les familles, c’est pour cela que ça m’intéresse beaucoup de faire des films sur les jeunes générations, sur l’opposition entre les croyances des anciennes et des jeunes générations sur la vie des gens.

F.S.F : C’est également important pour moi de parler des rapports dans la famille et la société. On peut changer tous les 30 ans, faire la révolution, changer de gouvernement, mais l’esprit des familles, des parents prend bien plus de temps à évoluer.

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Vous travaillez sur des durées très courtes (15 minutes maximum). Comment pensez-vous aborder cette nouvelle étape de long-métrage ?

A.A : Chaque format a sa propre structure et ses propres personnages. Dans le court, tu ne dois pas te focaliser sur beaucoup de personnages, juste sur un.

F.S.F : Et on n’a pas besoin de beaucoup de détails, juste une intrigue.

A.A : Pour le long, il y a les personnages principaux mais aussi les secondaires. Ça va être très différent de nos courts. Ça ne va pas être facile d’y arriver. Ça demande plus d’expérience, mais on doit surmonter cette difficulté.

Y-a-t-il une phrase ou une photo à la base de ce nouveau projet ?

A.A : C’est une sorte d’essence de tous les courts mis ensemble dans un même film ! Je ne sais plus quel cinéaste a dit que les réalisateurs font séparément différentes séquences de leurs films mais qu’elles font en général le même film !

Après ou avant, pourriez-vous faire d’autres courts ?

F.S.F : Pour moi, « Il silenzio » marque une étape, c’est un début, c’est ma première réalisation. J’aimerais tourner plus de films, deux ou trois courts, en faire un tout seul pour gagner en expérience.

A.A : Moi, j’aimerais en faire un nouveau chaque année ! Quand j’essaye de faire un film, je ne pense pas à la durée. L’idée me plait, elle correspond à un court ou un long. Après, j’essaye juste de la concrétiser.

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : la critique du film

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Une réflexion sur “ Ali Asgari & Farnoosh Samadi Frooshani. I comme Iran ”

  1. Je viens de voir « Il Silenzio » au Festival Tous Courts d’Aix en Provence : Bravo !!! finesse et justesse, un petit film universel qui n’a laissé personne insensible dans la salle …

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