Naomi Kawase : « Pour arriver à regarder vraiment le monde aujourd’hui, il faut pouvoir le regarder complètement, entièrement »

Originaire de Nara où elle a créé un festival de cinéma, la réalisatrice Naomi Kawase (« Suzaku », « Shara », « La Forêt de Mogari », « Hanezu l’esprit des montagnes », « Still the Water », « Les Délices de Tokyo ») vient de présider le Jury de la Cinéfondation et des courts métrages en sélection officielle au 69ème Festival de Cannes. Entretien autour du Japon, de Nara plus précisément, du numérique, de l’expérience du court et du regard sur le monde.

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Vous avez commencé avec des films expérimentaux et avez fait des allers-retours entre les formats courts et longs, et travaillé autour de la famille, l’âge adulte. Quel est votre intérêt pour le court-métrage ?

Vous pouvez définir les courts à travers la longueur mais aussi les thématiques. J’ai toujours choisi des sujets qui me touchaient vraiment, qui étaient très personnels comme la famille. Le court comporte en soi une idée de recherche. C’est ce qui m’a permis de faire mon premier long-métrage « Suzaku ». Ici, à Cannes, à la Cinéfondation, les réalisateurs de courts-métrages sélectionnés vont très probablement être amenés à faire un long-métrage. Ils sont dans la recherche, ils ont prouvé qu’ils peuvent bien raconter une histoire dans un délai court.

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Vous avez créé un festival international de cinéma à Nara, chez vous, au Japon. Pourquoi était-ce important pour vous ?

Nara se trouve dans la campagne japonaise, c’est une ville qui ne joue aucun rôle économique. On parle toujours de Tokyo aux nouvelles, pourtant, il y a des choses précieuses à trouver dans cet endroit. Je veux que les habitants de Nara soient fiers de leur propre ville. Se focaliser sur leur ville, la filmer, leur permet de réaliser à quel point elle est magnifique. Les gens pensent que ce n’est pas un bon endroit, mais ce n’est pas vrai du tout !

Est-ce que ça marche ? Les gens se sentent-ils différemment grâce à votre festival ?

Au Japon, il n’y a presque que des Japonais, peu d’étrangers y vivent. C’est une île, quand on est au Japon, on est à l’écart. Comme beaucoup de gens viennent du monde entier pour le festival et que les films sont projetés au centre de Nara, le dialogue et la rencontre peuvent se faire. C’est une expérience qui inspire beaucoup de gens, les habitants de Nara y compris.

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Cannes est international et accueille des auteurs du monde entier. Quel regard portez-vous sur les jeunes auteurs de votre pays ?

Le niveau est très bas car ils ne sont pas inspirés. Certains sont partis à l’étranger, dans des écoles de cinéma, mais c’est très rare qu’ils restent sur place et quand c’est le cas, les films ne sont malheureusement pas très bons.

Les réalisateurs sélectionnés à la Cinéfondation ont étudié le cinéma. Vous êtes sortie d’une école de photographie. Y voyez-vous une différence ?

En fait, mon école [l’École des Arts Visuels d’Ōsaka] était considérée comme une école de photographie, mais j’étais dans le département cinéma. L’une des nos premières tâches, en classe, a été de recueillir des images dynamiques avec une caméra fixe, sauf qu’on ne pouvait pas changer de position ni zoomer. Il fallait regarder le monde à travers un point de vue fixe.

Avez-vous gardé cette idée ?

Oui. Pour arriver à regarder vraiment le monde aujourd’hui, il faut pouvoir le regarder complètement, entièrement. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, on regarde les choses brièvement, comme lorsqu’on est sur son portable. Un proverbe japonais dit que quand on regarde une chose minutieusement, on peut tout comprendre. Mais actuellement, l’humanité se développe dans l’autre direction.

Pensez-vous que c’est votre job d’aller dans la bonne direction ?

Oui. Par exemple, avant, on écrivait tout à la main. Les mots prennent un autre sens à l’écrit, dépendent de l’écriture, …. . Maintenant, on délaisse la pellicule pour le digital, je pense que cela influence aussi le résultat final. Vous savez, les jeunes auteurs n’ont expérimenté que le numérique, ils ont commencé avec ce cinéma-là. C’est important de s’en rendre compte. Ils ne voient pas forcément la signification de regarder le monde dans son entièreté.

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Les films de la Cinéfondation comme de la compétition officielle proviennent de contrées et de formations très différentes. Que recherchez-vous dans ces films ? La simplicité, par exemple ?

La simplicité, c’est la seule chose que je sais et que je peux faire (rires) ! Je ne sais pas comment ça se passe pour les autres réalisateurs, mais la simplicité m’a aidée tout au long de mon travail.

On ne vous connait pas vraiment pour vos premiers films, plutôt pour vos longs. Qu’avez-vous appris avec le format court ? 

Au début, quand vous faites du court, vous n’avez pas d’argent, même pour engager une équipe. Vous devez tenir la caméra et faire tout, tout seul. C’est un moment important, vous vous faites votre propre expérience, vous êtes vus, vous recevez en retour les réactions du public. Tout cela donne la force de poursuivre.

L’apprentissage passe aussi par les erreurs, non ?

Oui ! J’aime bien tenter des nouvelles choses. Évidemment, cela peut comporter des erreurs. J’essaye, je me trompe, j’essaye, je me trompe (rires!). Ce n’est jamais parfait !

Propos recueillis par Katia Bayer

Pour information, « Les Délices de Tokyo » sortira en DVD et Blu-Ray le 7 juin chez l’éditeur Blaq Out

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